Cuando Almería era Almería,
Granada era su alquería.
Quand Almérie était Almérie,
Grenade était sa métairie.
Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme à cette prospérité lorsqu'ils s'emparèrent de la ville, au milieu du douzième siècle, avec l'aide des Génois et des Pisans, et mirent la main sur cette «coupe sacrée» (sacro calino) que la légende dit avoir été le Saint-Graal, le vase mystique dont la conquête coûta tant d'efforts aux chevaliers de la Table Ronde. Quoique vaincues, Almería et les autres villes de son district restèrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se défendre contre les incursions des Barbaresques, et la cathédrale d'Almería, commencée au seizième siècle, témoigne, par son aspect de forteresse, des périls qu'avait à courir la population. Quant aux maisons blanches à terrasses, aux ruelles tortueuses, à la vieille casbah, qui pouvait contenir jusqu'à vingt mille hommes, elles ont conservé leur physionomie tout à fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des femmes accroupies à la manière orientale qui s'occupent à tisser des nattes. Depuis que l'Algérie a pris une grande importance comme pays de colonisation espagnole, Almería renoue la chaîne de commerce qui l'attachait autrefois à la Maurétanie; à ses expéditions de minerai vers l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de voisinage avec le port algérien d'Oran.
A l'occident d'Almería se succèdent des villes à la température et aux productions tropicales. Au débouché de la vallée du rio Grande d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe «la Treille», en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier établissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au delà se suivent Adra, les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis Almuñecar, Velez-Málaga, et la cité de Málaga «l'enchanteresse», entourée de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les eaux du Guadalmedina.
Málaga, d'origine phénicienne comme la plupart des autres ports du littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerçante de l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade, Cordoue, Séville,--car elle ne possède que des palais dégradés,--moins fameuse par les événements de l'histoire que Cádiz, sa rivale de la côte atlantique, elle doit à son excellent port et à l'exubérante fertilité de ses campagnes d'avoir distancé toutes les autres villes de l'Espagne méridionale par le nombre et l'activité de ses habitants; en Espagne, elle n'est dépassée que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses échanges. Málaga a sur Cádiz l'avantage de n'être pas un simple lieu d'entrepôt. Les denrées qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute espèce, mais surtout raisins secs (pasas), proviennent de sa banlieue immédiate, admirablement arrosée par les canaux d'irrigation du Guadalhorce et débarrassée de tous les marécages qui s'y trouvaient naguère. Málaga possède même pour alimenter son commerce ce que n'a pas Cádiz, plusieurs établissements industriels, et notamment des fonderies, de grandes fabriques de sucre de canne; son climat délicieux ferait aussi de cette ville un séjour des plus désirables pour les étrangers, si les maisons et les rues étaient tenues plus proprement. Le port de Málaga, fort vaste, serait menacé, dit-on, de diminuer d'étendue par un exhaussement du fond; mais il ne faut peut-être attribuer les empiétements du rivage qu'aux débris charriés par le torrent de Guadalmedina; une large promenade a été conquise sur ses eaux devant les anciens quais. Vue de la mer, la cathédrale, qui domine le port, semble presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons groupées à la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il faudrait compter aussi comme appartenant à la cité les innombrables villas parsemées sur les pentes des coteaux environnants et dans les vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de bains sulfureux et autres qui se trouvent ça et là dans les régions les plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande, Carratraca, et même Alhamá, sur le versant septentrional de la sierra de Alhamá, peuvent être considérées comme dépendant en grande partie de Málaga, car ce sont principalement les Malagueños qui animent pendant l'été les rues de ces lieux de villégiature et de guérison. On dit que les sources d'Alhamá étaient tellement fréquentées du temps des rois maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours les bains de ces contrées sont beaucoup moins appréciés qu'ils ne le méritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans le «Paradis» de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et les plus charmants. Les habitants sont eux-mêmes parmi les plus beaux de la Péninsule: «Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne!» dit le proverbe.
Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse à une certaine distance dans l'intérieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la Méditerranée, puisque la première est située sur le Guadalhorce, qui se jette dans la mer un peu à l'ouest de Málaga, et que l'autre s'élève dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des plus antiques cités de l'Espagne; elle sert d'intermédiaire aux échanges qui s'opèrent directement entre Málaga et la vallée du Guadalquivir; en outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des plus fécondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'élève un grand dolmen de six mètres de longueur, fort curieux par sa situation géographique à égale distance des mégalithes de la Gaule et de ceux de l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de Cueva del Mengal. Quant à la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir l'importance d'Antequera comme lieu d'échanges, à cause de sa position dans le cœur même de l'âpre serranía, sur les deux rochers que sépare l'énorme coupure dite le Tajo ou «l'Entaille», profonde de 160 mètres et d'une largeur de 35 à 70 mètres. Un pont, que l'on croit romain, unit les deux rives dans la partie supérieure de la gorge; un autre, d'origine arabe, franchit le défilé à 40 mètres au-dessus du Guadalevin; enfin, les trois arcades superposées d'un pont moderne rejoignent les deux lèvres mêmes du défilé. Après avoir dirigé la construction de cette œuvre prodigieuse pendant quarante-huit années, de 1740 à 1788, l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre où tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la vallée du Guadalevin et la sierra de San Cristóbal; mais le spectacle le plus saisissant est celui qui se présente quand, au sortir de la roche, où serpente un escalier arabe taillé dans la pierre vive, on se trouve tout à coup dans la gorge ténébreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on voit au-dessus de sa tête les arbres, les tourelles et les hautes arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des profondeurs de la roche, vient près de là mêler son eau pure à celle du torrent.
Comme forteresse, Ronda défendait bien les passages de la montagne entre la vallée du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a toujours été un point stratégique important; quoiqu'elle eût succombé sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant défendirent encore leur nationalité mauresque contre les chrétiens espagnols jusqu'en l'année 1570. Les Rondeños sont fort habiles à dresser les chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sûr les rudes sentiers des montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les états réguliers de la statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent d'introduire en Andalousie les cotonnades, les étoffes de toute espèce, les tabacs et autres marchandises entassées dans les magasins de Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive méditerranéenne de l'Andalousie, et, de l'autre côté du promontoire d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce commerce interlope. On a souvent parlé de faire d'Algeciras une rivale de Gibraltar pour le mouvement des échanges; mais comment pareil espoir pourrait-il se réaliser? Où sont les cités industrielles qui pourraient alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras?
Quant à l'étroit rocher dont les Anglais se sont emparés en 1704, et qu'ils ont perforé de plusieurs kilomètres de chemins couverts, hérissé de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du détroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable, mais aussi un entrepôt de commerce extrêmement actif [169].