La carne es yerba, la yerba agua,
Los hombres mujeres, las mujeres nada!
(La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de l'eau;
L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zéro.)
Cette eau précieuse, qui se transforme en une si grande quantité de produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait manquer d'être l'objet de litiges nombreux entre les propriétaires limitrophes. Aussi a-t-il fallu régler l'usage des eaux de la manière la plus stricte. Chaque commune a ses heures précises; le signal de l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donné par la cloche de la cathédrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se compose des huit syndics des huit acequias, simples laboureurs élus librement par leurs égaux, non comme les plus versés dans la chicane, mais comme les plus sensés et les plus honnêtes. On fait remonter l'honneur de la fondation de cette cour de justice à un souverain musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour naître de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir. Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canapé de velours, que le chapitre de la cathédrale, héritier des obligations des prêtres de la mosquée, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis, à midi, ils s'assoient majestueusement sur leur canapé, placé au grand air, devant une porte de la cathédrale. Les plaideurs comparaissent devant eux «sans lettrés ni greffiers». Chacun expose son cas, la cour interroge et discute, puis le jugement est prononcé. Il n'est pas d'exemple que les délinquants refusent d'acquitter l'amende, ou même de céder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont été condamnés pour réparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en coûterait de s'adresser à des tribunaux irresponsables, élus par d'autres que par eux!
ELCHE ET SA FORÊT DE PALMIERS.
Dessin de A. de Bar, d'après une photographie de M. J. Laurent.
Les huertas des rives du Júcar sont moins fameuses, mais plus riches, s'il est possible, que celle de Valence, à laquelle elles se rattachent par une succession non interrompue de cultures. Le Júcar, soutenu par des digues qui lui donnent un niveau supérieur à celui des campagnes environnantes, se répand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la récolte annuelle dépasse vingt millions d'oranges et suffit à fournir au port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le nom de «valences» sur tous les marchés français. D'autres huertas, non moins exubérantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques par le contraste des rochers, s'échelonnent vers le sud-est dans toutes les vallées des montagnes dont les derniers promontoires forment les caps de San Antonio et de la Nao. Dans la région basse qui s'étend de l'autre côté du Júcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau s'emploie surtout à l'irrigation des rizières, qui, tout en donnant de riches moissons, empestent la contrée.