Carthage la Neuve était bien destinée, dans la pensée de ses fondateurs puniques, à devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du commerce maritime se trouvait sur la côte septentrionale du continent d'Afrique, le marché des échanges de la péninsule ibérique avait sa place marquée d'avance sur la côte sud-orientale, et nul port ne présentait plus d'avantages que la petite mer intérieure, si admirablement abritée, qu'enferment les montagnes nues et sombres de Carthagène. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que s'accroître lorsque les riches mines d'argent des environs immédiats commencèrent à livrer leurs trésors. Sa puissante position militaire lui valut aussi d'être l'une des grandes cités romaines de l'Ibérie. A diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essayé de lui rendre son ancien rôle stratégique en en faisant la principale station de la flotte nationale, en y construisant des entrepôts, des magasins, des arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carénage, et surtout en hérissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port et la rade. Ainsi que l'a prouvé un récent épisode de la guerre civile, ils ont certainement réussi à rendre la ville imprenable autrement que par la famine ou par la trahison; mais l'état chronique d'indigence dans lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand établissement naval de Carthagène ne présente d'ordinaire que l'aspect d'une lamentable ruine: la population de la ville est à peine le tiers de ce qu'elle était au milieu du dix-huitième siècle. Quant au commerce pacifique des denrées et des marchandises, on sait qu'il ne se plaît pas dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de cas de l'excellence nautique du port de Carthagène. D'ailleurs la position géographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le trafic de la Péninsule avec l'Algérie; c'est par Barcelone, Málaga, Cádiz que passent les grands chemins des échanges. Carthagène «des Spartes» reste donc isolée avec son commerce local de stipa, de nattes, de fruits, de minerai.

Quoique bien moins favorisée par la nature, Alicante est beaucoup plus active, grâce à la fécondité des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy, et au chemin de fer qui la réunit directement à Madrid. Au pied de sa roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une citadelle démantelée, Alicante groupe près de ses quais et de ses jetées une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent mouiller au large, à cause du manque de fond, et se tenir prêts à fuir quand s'annoncent les tempêtes ou les vents dangereux. D'autres villes du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de Diane, Cullera, au massif de rochers isolé sur les plages, sont encore bien plus périlleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins très-fréquentées par les caboteurs à cause de la richesse et de l'industrie des contrées riveraines. Avant la construction du port artificiel du «Grau» (Grao) de Valence, près de la bouche du Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de Valence avaient à prendre les plus sérieuses précautions et devaient se hâter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux du nord-nord-est qui poussent à la côte sont assez souvent d'une extrême violence; quand ils soufflent en tempête, la perte du navire qui ne peut entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la côte se trouve alors cachée par un épais rideau de vapeur et que le golfe à la plage aréneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des carcasses de bâtiments brisés attestent les périls de la navigation dans ce golfe redoutable. Heureusement les môles du port de Valence et de son avant-port ont été construits de manière à offrir un abri sûr par tous les vents et à rendre l'entrée facile pendant les tempêtes.

Toutes les villes de la grande huerta du Júcar et du Guadalaviar, Játiva l'héroïque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun la grande Valence, la quatrième cité de l'Espagne par sa population, la première par la beauté de ses cultures. Malgré cette vulgarité qu'apportent les architectes à la reconstruction graduelle des rues commerçantes, Valence a gardé une certaine originalité dans son apparence extérieure, aussi bien que dans sa population. La «Ville du Cid» a toujours ses murailles crénelées, ses tours, ses portes de défense, ses rues étroites et tortueuses, ses maisons blanches ornées de balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fenêtres, ses toiles déployées au-dessus de la rue pour abriter les passants de l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux édifices, un seul est vraiment curieux, c'est la Lonja de Seda, la «Bourse de Soie», gracieux monument de la fin du quinzième siècle, consistant en une vaste nef supportée par des rangées de colonnes torses et laissant apercevoir par la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les jardins, les allées d'arbres, les bosquets, c'est là ce qui fait la gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du Guadalaviar, est peut-être la plus belle promenade urbaine de l'Europe, les végétaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers, s'y mêlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes. Des villas, entourées des plus beaux ombrages, sont éparses çà et là dans les faubourgs de la ville et surtout près de la plage du Grau, fréquentée des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise d'importance avec celui de Cádiz [176].

[Note 176: ][ (retour) ] Mouvement des échanges du port de Valence, en 1867: 67,675,000 fr.

Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la mer à la base des montagnes n'a pas permis à des villes importantes de naître et de se développer. Castellon de la Plana, bâtie dans la plaine à laquelle elle a dû son nom, à la base d'un coteau qui portait l'ancien bourg fortifié, doit à sa position, au débouché de la vallée du Mijares, d'être l'agglomération d'habitants la plus considérable et le chef-lieu de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localités qui se succèdent jusqu'aux frontières de la Catalogne, Alcalá de Chisvert, Benicarló, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pêcheurs et de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les défilés marins de cette partie du littoral étaient gardés par des châteaux forts ou atalayas, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les broussailles; mais la grande forteresse de défense se trouvait à l'entrée même de cette succession de Thermopyles, à l'endroit où la route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent avoir été fondée par des Grecs de Zacynthe, était Sagonte, devenue fameuse par le siége qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de Murviedro, ou de «Vieux Murs», n'ont plus rien d'imposant: débris de temples, murailles lézardées, tout se confond avec les pierres éparses et les éboulis des masures modernes; on dit que la décadence de la Sagonte romaine est due à la nature plus qu'aux hommes. Le sol du littoral se serait graduellement exhaussé, la mer se serait retirée, et, par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu à peu son commerce et sa population [177].

[Note 177: ][ (retour) ] Villes principales du versant méditerranéen entre le cap de Gata et l'Èbre:

Valence (Valencia) 108,000 hab.
Murcie (Murcia) 55,000 »
Lorca 40,000 »
Alicante 31,000 »
Carthagène (Cartagenn) 25,000 »
Orihuela 21,000 »
Castellon de la Plana 20,000 »
Alcoy 16,000 »
Albacete 15,000 »
Játiva 13,000 »
Alcira 13,000 »
Almansa 9,000 »

V

LES BALÉARES.