Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté, la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin Colubraria, signifie les «îlots des Couleuvres».

Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites, par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée, les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne. Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule. La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un régime presque féodal [178].

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Superficie.
Pytiuse:
Íbiza 572 kil. car.
Formentera 96 »
Baléares:
Majorque 3,395 »
Cabrera 20 »
Minorque 734 »
_________________
4,817 kil. car.
Popul. en 1870: 289,235
Popul. kilom.: 60

Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre. Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes mœurs se sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de la fronde.

Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le désastre.

Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique. Majorque est parsemée de constructions, dites talayots, c'est-à-dire petites atalayes ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux nuraghi de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine: le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils». Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite, par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans, Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.

Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général, minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants, hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque de l'invasion carthaginoise.