TYPES DES BALÉARES.--FEMMES D'IBIZA.
Dessin de E. Ronjat, d'après l'Archiduc Salvator.

Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent, n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale, ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes, ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires trouvent un excellent abri.

Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces, attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit peu fidèle.

Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat, les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux.

A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet, que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles, ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des autorités continentales est mal accueillie.

Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest, légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques, dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime, non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella, se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations, toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.

La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où se montrent des puigs ou «puys» isolés portant tous une vieille construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons. Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries descendent au-dessous du niveau de la mer.

La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est, découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés. Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la pittoresque péninsule du cap del Pinar [179]. Quant à la côte septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports: les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges, et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.

[Note 179: ][ (retour) ] Altitudes de Majorque, d'après Willkomm:

Puig den Galatzo 1,200 mèt.
Puig den Torrella 1,506 »
Puig Major 1,500 »
Col de Soller 562 »
Bec de Ferrutx 568 »
Ile Dragonera 320 »