Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante dans les acequias ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre, l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour recevoir toute la force des rayons solaires.
De tout temps, les pageses, ou paysans majorquins, ont eu la réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et depuis, pendant que cristinos, carlistes ou combattants de quelque autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration. Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles espagnoles.
D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles, qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille: malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore majolica, forme italienne du nom de Majorque.
La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée. Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices et prétendent que leur Lonja, flanquée aux angles de ses quatre tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple, relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de bambous.
Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays sous le nom de Chuetas. Encore de nos jours ils habitent un quartier séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait, en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie.
ENTRÉE DU PORT D'IBIZA.
Dessin de E. Grandsire, d'après l'Archiduc Salvator.
Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la saison par des canaux d'eau pure [180].
[Note 180: ][ (retour) ] Villes de Majorque:
Palma 40,000 hab.
Manacor 15,000 »
Felanitx 10,500 »
Lluchmayor 8,800 »
Pollenza 8,000 »
Inca 8,000 »
Soller 8,000 »
Santañy 8,000 »