La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37 kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou barrancos, qui sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque; mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une est en communication avec la mer.
[Note 181: ][ (retour) ] Climats comparés de Majorque et de Minorque, d'après Carreras et Barceló y Combir:
Palma. Mahon.
Température moyenne 18°,1 17°,5
» du mois le plus chaud (?) 22°,4
» du mois le plus froid (?) 9°
Moyenne des pluies 0m,436 0m,690
Jours de pluie 67 82
De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells, qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques de pêche [182].
Port-Mahon 15,000 hab.
Ciudadela 7,500 hab.
VI
LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.
De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500 mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre, de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre, des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et l'intérieur de la Péninsule.
Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup plus populeuse par rapport à son étendue [183].