Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.
Aragon 46,565 kil. car. 928,763 20
Catalogne 32,330 » 1,768,408 55
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78,895 kil. car. 2,697,171 34
Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes, de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations du nord des Pyrénées.
C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire, entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté, les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux, leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud, et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec laquelle se défendent les idiomes locaux.
Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres, qui portent le nom de sierras quand ils ont une certaine longueur, et celui de muelas ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores.
La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo, laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans, et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca, ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands objectifs pour les combattants.
Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses, vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de 380 mètres au-dessus de la mer.
Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en révéler tous les mystères.
La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne, dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga, dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra; leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista, aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.
Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre: c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca. Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse, quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits, aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en déluge dans les plaines de l'Ebre.
Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux innombrables vagues.