De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32 kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins. Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.
Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona, est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres cubes.
La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte, l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants. Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le pays sous le nom de bufadors, témoignent aussi d'un travail qui se continue dans le laboratoire intérieur des laves.
Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les saillies du relief se correspondent par la forme générale, l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50 kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte; une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte» (Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida, interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya, affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et montrent ainsi dans toute sa grandeur.
VUE DE MONSERRAT.
Dessin de Sorrieu d'après une photographie de M. J. Laurent.
Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées» portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on contemple un horizon de 350 kilomètres de large.
De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne, longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda, que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision, aux écueils peuplés de polypes coralligènes [184].
[Note 184: ][ (retour) ] Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des Pyrénées:
AU SUD DE L'ÈBRE.
Sierra de San Just 1513 mètres.
Pico de Herrera 1306 »
Pico de Almenara 1429 »
ENTRE L'ÈBRE ET LE SÈGRE.
Peña de Oroe 1,769 »
ENTRE LE SÈGRE ET LA MER.
Sierra de Cadi 2,900 »
Monsant 1,071 »
Montagut 840 »
Monserrat 1,237 »
Monseñ 1,608 »
Madre del Mount 1,224 »