Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres, une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de trouver une issue pour gagner la mer.

La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra, de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe, de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional, l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:

Arga, Ega, Aragon

Hacen al Ebro varon.

Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir, dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.

Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure géométrique.

Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses, couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté; ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a 14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses. C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation. Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu profonde.

Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre. D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà, pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains. L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés. D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits [185].