[Note 185: ][ (retour) ]

Superficie du bassin de l'Èbre 83,500 kilom. carrés.
Pluies moyennes dans le bassin, par
mètre de surface 0m,500
Débit de crue 5,000 mètres cubes.
» moyen 100(?) » »
» d'étiage 50 » »
Écoulement moyen par mètre de surface 0m,037
Proportion de l'écoulement à la précipitation 1,14(?)

La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone, quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières, l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde, et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de brèches dans les plaines de l'Aragon.

Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes, cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts. Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation, la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon.

Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon. C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité distincte [186].

[Note 186: ][ (retour) ]

Saragosse. Barcelone.
Température moyenne (treize années) 16° 17°,20
Extrême de chaleur 41° 31°
» de froid -7°,8 0°,1
Écart 48°,8 30°,9
Pluie 0m,347 0m,400

Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs, hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi, Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes, Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée.

Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure, que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la rondalla, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre, s'allie avec une véritable beauté.

Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé, lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi: «Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs, se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois, justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des «universités» ou corps municipaux.

Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple «capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes, privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards, l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle, qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale.