Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais; les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force, aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi, par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui, sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes, ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient «Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.
Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.» Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux, les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce domaine du travail national [187]. Avant le commencement de la série de révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule; elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés. Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de l'Espagne.
[Note 187: ][ (retour) ] Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870:
Valeur du capital fixe.............. 150,000,000 fr.
Manufactures........................ 700
Ouvriers (hommes, femmes, enfants).. 104,000
Broches............................. 1,200,000
Production des fils................. 17,500,000 kilogr.
Tissus.............................. 200,000,000 mètres.
Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier, d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans l'esclavage.
Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles appartiennent au monde moderne.
Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important, le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies artificielles ont dû forcément y aboutir.
Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque, l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements, elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre, si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en 1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux, non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne de la cité, la «Vierge du Pilier» (Virgen del Pilar), dont la statue magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent massif. La Vierge l'avait dit elle-même:
Elle ne veut pas être française,
Elle veut être capitaine
De la troupe aragonaise!