Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en 1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour.

Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña, Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca, non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle communique maintenant avec la France, par la route carrossable du Somport.

Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds, où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés, ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La tour arabe de son église est une des principales curiosités de «l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une vallée sur un pont de 140 arcades, est une œuvre remarquable.

Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda», qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France, domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida.

Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce international, elle semble destinée à rester une ville de troisième ordre.

La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux embarcations d'un faible tonnage.

De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres, palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là, encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides, voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon.