BARCELONE, VUE PRISE DU MONSUICH.
Dessin A. de Deroy, d'après une photographie de MM. Lévy et Cie.

Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne, la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres. Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals; les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du «Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de toutes les amitiés sincères».

Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule; même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation; Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place catalane [188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest, au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre, la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé.

[Note 188: ][ (retour) ] Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000 fr.

Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires! Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses torres de plaisance tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits. C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle, de alt ou d'amount; sur la plage est l'agglomération moderne, de baix ou de mar.

Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage, ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans, des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona, la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion, située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché» où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan, porte l'appellation de la ville qui n'est plus [189].

[Note 189: ][ (retour) ] Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec leur population approximative:

ARAGON.
Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab.
Calatayud............... 12,000 »
Huesca.................. 10,000 »
Teruel.................. 7,000 »
CATALOGNE (CATALUÑA).
Barcelone (Barcelona).. 180,000 »
Réus................... 25,000 »
Tortose (Tortosa)...... 22,000 »
Mataró................. 17,000 »
Sabadell............... 15,000 »
Manresa................ 14,000 »
Tarragone (Tarragona).. 13,000 »
Lérida................. 12,000 »
Vich................... 12,000 »
Badalona............... 11,000 »
Igualada............... 10,500 »
Olot................... 10,000 »
Tarrasa................ 9,000 »
Gérone (Gerona)........ 8,000 »
Figuières (Figueras)... 8,000 »

La crête suprême des monts Pyrénées constitue sur la plus grande partie de son développement la frontière entre l'Espagne et la France; c'est là que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idéale qui, suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, sépare tantôt de bons amis et alliés, tantôt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont point toutes placées sur le faîte. En maints endroits, les sinuosités de la frontière descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit à l'Espagne, soit à la France, des pâturages ou des forêts qui sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrémité occidentale de la chaîne pyrénéenne, c'est l'Espagne qui est le mieux partagée; elle possède toute la vallée de la Bidassoa, sur le versant français. A l'autre extrémité des Pyrénées, la France a pris sa revanche, car elle s'est emparée de tout le massif du Canigou et de la haute vallée du Sègre, sur le revers méridional des montagnes de Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empiétements Espagnols qui l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la déclivité la plus douce, et par conséquent la plus facilement accessible, est celle qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutumés à la vie des montagnes, les pâtres aragonais et basques n'ont pas manqué de s'approprier les pâturages du versant septentrional toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, et, plus tard, les traités internationaux n'ont eu qu'à consacrer les prétentions du plus fort.