Le val d'Aran, au centre même du système orographique des Pyrénées, est une de ces conquêtes que l'Espagne a faites sur la France sans que le sang ait eu à couler. Par le cours de ses eaux, cette vallée semblerait plutôt devoir être française, puisque les deux Garonne y prennent naissance et s'y réunissent en un seul fleuve; mais le défilé de sortie est fort étroit et facile à obstruer; partout ailleurs, les montagnes se dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une grande partie de l'année. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Aranais avaient le «pas pleinier», c'est-à-dire le droit de commerce librement avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complète autonomie administrative. Isolés, comme ils le sont, du reste du monde, les douze mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est possible, que toute autre population d'Europe, à se constituer en république indépendante.

A l'est d'Aran, un deuxième massif de montagnes, moins nettement limité et s'ouvrant assez largement du côté de l'Espagne, est, du moins de nom, un pays républicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire, comparable à la république italienne de Saint-Marin, occupe une superficie d'environ 600 kilomètres carrés, peuplée de près de 6,000 habitants. Sauf les pâturages de la Solana (Soulane), situés sur le versant français, sur la rive gauche de l'Ariége naissante, tout le domaine d'Andorre écoule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou Valira, qui va lui-même s'unir au Sègre, dans la plaine riante de la Seu d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contrée sont devenues arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux à les priver encore davantage de la terre végétale qui restait; partout les bûcherons sont à l'œuvre pour faire disparaître des pentes les dernières forêts de pins et de chênes. D'anciennes moraines, privées des arbres qui les consolidaient, se sont ainsi écroulées, et l'une d'elles, située dans le voisinage du bourg d'Andorre, a récemment détruit un hameau qui se trouvait à sa base.

Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les origines de la république d'Andorre à une victoire de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des constructions qui leur sont faussement attribuées. Le fait est qu'avant la Révolution française le val d'Andorre n'était point constitué en souveraineté indépendante. Aux origines du régime féodal, le territoire d'Andorre était une seigneurie dépendant du comté d'Urgel et, par conséquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'héritages, de procès et de guerres, il fut décidé en 1278 que la vallée serait, au point de vue politique, une simple seigneurie indivise, tenue à titre égal par les évêques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est là ce qu'ont établi les recherches de M. Bladé. En 1793, la République française refusa le tribut accoutumé, que l'on cessa de percevoir jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Cortès espagnoles abolirent le régime féodal. Andorre prit en conséquence une autonomie distincte, et devint un petit État s'administrant lui-même, mais dépourvu de ce que le droit des gens désigne sous le nom de «souveraineté extérieure». Toutefois les habitants, rendus à eux-mêmes, n'ont cessé de se gouverner suivant les vieilles coutumes féodales, bien différentes de celles que comporterait une république égalitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles. La loi du majorat existe; les aînés sont maîtres, et leurs frères puinés, presque assimilés au reste des serviteurs, doivent obéissance au chef de famille et ne jouissent de son hospitalité qu'à la condition de travailler à son profit. Encore en 1842 la dîme s'était maintenue; il fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparaître. En réalité, la liberté des montagnards d'Andorre se borne à ne devoir à l'Espagne ni l'impôt du sang, ni les taxes ordinaires, et à pouvoir se livrer impunément à la contrebande. C'est l'importation clandestine des articles de France et du tabac sur les marchés d'Espagne qui fait la principale richesse du pays: récemment, les «souverainetés d'Andorre» ont aussi jugé bon de chercher une autre source de revenus dans la fondation d'une maison de jeu, à proximité d'Ax, sur le versant ariégeois de leur territoire. La principale industrie légitime de la vallée est l'élève des bestiaux; les bergers andorrans mènent en hiver la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos del Urgel, sur la rive gauche du Sègre. La république possède aussi de petites forges et une fabrique d'étoffes, foulées dans les eaux sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne suffisent pas à nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux quittent le pays, avec ou sans espoir de retour.

La république andorrane reconnaît deux suzerains, l'évêque d'Urgel, qui perçoit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement français, qui touche une somme double. Deux viguiers représentent la seigneurie; l'un, français, est nommé par la France pour une durée illimitée; l'autre, andorran, est choisi par l'Espagne pour une période de trois années; mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois provisoires en attendant la réunion des Cortès, où ils siégent eux-mêmes avec le juge d'appel, désigné alternativement par l'un et l'autre suzerain, et deux rahonadors ou défenseurs des priviléges andorrans. A la tête de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxième consul, assistés de douze conseillers élus par les chefs de famille. Le conseil général, qui siége au village d'Andorre, est composé des consuls et d'autant de délégués des six paroisses. Mais, en dépit de toutes les fictions d'indépendance, l'Andorre est, en réalité, une partie intégrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gênent nullement pour violer le territoire de la prétendue république. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les Andorrans dépendent plutôt de l'Espagne que de la France, car, par le langage, même officiel, par le costume et les habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'année, ils restent complétement séparés du bassin de l'Ariége, tandis que par la vallée de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel, chef-lieu de leur diocèse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne jamais être troublé par la guerre a permis à la population de dépasser ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-être. En général, les Andorrans sont intelligents et fins, trop fins même, car leur liberté précaire et l'habitude de la contrebande ont développé chez eux la ruse outre mesure. Ils excellent à prendre un air ahuri quand ils croient leurs intérêts en jeu. Feindre la niaiserie pour éviter ou tendre un piége s'appelle dans les vallées voisines «faire l'Andorran».

La capitale d'Andorre est un village assez propre, situé au-dessous du confluent de la Massane ou Valira del Nort, à peine sorti d'un «grau» ou défilé sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mêler le ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le village principal de la Vallée est San Julia de Loria, près de la frontière d'Espagne: c'est le grand entrepôt des marchandises de contrebande.

VII

PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO.