Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte, ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du grand plateau, dans le bassin de l'Èbre [190].

[Note 190: ][ (retour) ]

Superficie. Popul. en 1870. Popul. kilom.
Provinces basques:
Guipúzcoa 3,122 kil. car. 180,700 hab. 96 hab.
Alava 1,885 » 103,300 » 33 »
Vizcaya 2,198 » 187,900 » 85 »
Navarre 10,478 » 318,700 » 30 »
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17,683 »
Logroño 5,037 » 182,900 » 36 »
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22,720 » 973,500 » 43 »

Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires: jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.

La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest, la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre.

Les chaînons qui de ces massifs pyrénéens se dirigent vers le golfe de Gascogne sont également fort irréguliers dans leur allure. La plupart se relient les uns aux autres par des arêtes transversales, parallèles à l'axe des Pyrénées, de sorte que les torrents ont à chercher péniblement leur porte de sortie. Ainsi, la Bidassoa, qui dans la partie inférieure de son cours sert de limite entre l'Espagne et la France, commence d'abord par couler au sud, par le val de Baztan, puis, après un long circuit, revient vers le nord pour se mêler aux eaux salées de l'estuaire de Fontarabie. Elle sépare ainsi des Pyrénées un massif distinct, dont l'une des cimes principales est la fameuse montagne de la Rhune, sur la frontière française. Plusieurs autres sommets du littoral sont isolés de la même manière et s'élèvent à une hauteur égale à celle des pointes situées sur l'axe de la chaîne. Parmi ces pics dominateurs on peut citer le Mendaur, qui se dresse à l'ouest de la vallée de la Bidassoa, la Haya ou la montagne des Trois-Couronnes, qui, vue des plaines de l'Adour, commence si superbement l'Espagne, le mont Oiz, si bien entouré par une ceinture de vallées ombreuses, et les monts qui se terminent, entre Bilbao et Guernica, par les roches abruptes du cap Machichaco. Une montagne non moins isolée est celle qui s'élève au nord de la plaine d'Irun, entre l'estuaire de la Bidassoa et le bassin de los Pasages, alternativement empli et vidé, par la marée. C'est le Jaizquibel l'Oeaso des anciens, le sommet aux longues croupes revêtues de bruyères, d'où l'on contemple l'admirable tour d'horizon formé par les montagnes et les vallées du pays Basque, l'Adour, les Landes françaises et l'Océan. Le promontoire terminal du Jaizquibel, le cap de Higuer ou du Figuier, est l'angle extrême du littoral cantabre et fait face aux deux rochers de Sainte-Anne, dressés en pleine mer; de l'autre côté du golfe de la Bidassoa: ce sont les bornes méridionales de la côte française.

Dans cette étroite zone du versant basque se trouvent représentées de nombreuses formations géologiques, du granit et des porphyres aux roches calcaires jurassiques et crayeuses et aux terrains d'alluvion déposés par les rivières. Cette grande variété d'origine et la multitude des fissures qui en ont été la conséquence ont donné aux provinces basques un trésor de mines qui a toujours été d'une certaine importance économique, mais qui ne peut manquer d'assurer tôt ou tard à ces contrées un rôle très-considérable dans l'industrie du monde. Le cuivre, le plomb y sont abondants, mais la grande richesse consiste en minerai de fer de toute espèce, se prêtant à la fabrication de tous les articles de fonte et d'acier. Le fer «vernissé» ou «gelé» que fournit la mine de Mondragon, dans les collines du Guipúzcoa, est celui dont on se servait jadis pour préparer l'acier incomparable des lames de Tolède. De nos jours, ce sont des mines voisines qui donnent une partie de l'acier utilisé pour les canons Krupp. Des montagnes entières sont tellement remplies de lits ferrugineux, que des compagnies minières les achètent en bloc, non dans l'espoir de les exploiter en entier, mais afin de priver de l'excellent minerai les compagnies rivales. Le champ minier, sinon le plus vaste, du moins le plus connu et le plus activement exploité de ces contrées est celui de Somorrostro, à l'ouest de la rade de Bilbao. Ce gîte, d'une superficie de plus de 20 kilomètres carrés, est composé de masses ferrugineuses intercalées dans une couche de sables micacés; elles sont très-faciles à fondre et donnent un métal d'une malléabilité tout exceptionnelle. Quand l'exploitation des mines n'est pas arrêtée par la guerre civile, le pays tout entier est d'une couleur de rouille: «les champs, les chemins, les maisons et jusqu'à la peau des gens. La poussière de minerai a tout recouvert d'une teinte rougeâtre uniforme, sur laquelle tranche le vert éclatant des maïs et des grands châtaigniers.»