Les sierras qui s'alignent dans l'Aragon, parallèlement à l'axe des Pyrénées, se continuent aussi dans la Navarre et les provinces Vascongades, mais en se confondant en maints endroits avec des chaînons latéraux du grand faîte de partage. La sierra de la Peña se prolonge à l'ouest de la rivière Aragon par deux arêtes, l'une qui s'unit aux rameaux pyrénéens et va passer au nord de Pampelune sous le nom de montagnes de San Cristóbal, l'autre la sierra del Perdon, qui court assez régulièrement vers l'ouest et se redresse pour former la Higa de Monreal, mont célèbre dans les légendes, et le meilleur poste d'observation pour embrasser du regard tout l'ensemble de la Navarre. A l'ouest de Pampelune et de l'Arga la chaîne du nord s'étale en un plateau fort accidenté et surmonté de cimes: c'est la sierra de Andía, que continuent jusqu'à l'Èbre les montagnes de Vitoria et dont les ramifications s'enchevêtrent bizarrement pour former cette région des Amézcuas si favorable aux partisans. L'autre, d'abord plus indistincte, limite au sud le Carrascal ou le «pays des chênes verts», région aussi sauvage que les Amézcuas et non moins souvent ensanglantée par les guerres civiles. Au delà de ce massif, la crête principale va former les monts Cantabrio; ceux-ci s'unissaient jadis, avant l'ouverture des défilés de l'Èbre, avec les monts Obarenes, sorte de bordure en saillie qui marque, sur la rive méridionale du fleuve, la limite du plateau des Castilles et dans laquelle s'ouvrent les fameuses gorges de Pancorbo. Ainsi se trouve complétée la jonction de tous les systèmes montagneux du pays Basque. Les Pyrénées sont rattachées à la sierra de Andía par le seuil d'Alsásua, où passe le chemin de fer de Vitoria à Pampelune, et les monts sous-pyrénéens sont eux-mêmes reliés aux chaînes du plateau castillan. Quant à la province de Logroño, tous les chaînons qui la parcourent sont des contre-forts extérieurs du même plateau: à l'ouest, ce sont des rameaux du massif de la Demanda; à l'est, ce sont les deux chaînes de Camero Nuevo et de Camero Viejo, s'abaissant de la sierra Cebollera vers les plaines de l'Èbre [191].

[Note 191: ][ (retour) ] Altitudes de la Navarre et du pays Basque:

Col de Velate 868 mètres.
» Azpiroz 587 »
Mont Aitzcorri 1,535 »
Col de Arlaban 617 »
Peña Gorbea 1,537 »
Mont Mendaur 1,132 »
Mont Haya 987 »
Jaizquibel 583 »
Sierra de Andia 1,454 »
Col de Alsásua 596 »
Vitoria 513 »
Pampelune (Pamplona) 420 »

GORGES DE PANCORBO.
Dessin de Sorrieu, d'après une photographie de M. J. Laurent.

Le vaste labyrinthe des montagnes basques et navarraises présente en plusieurs districts, principalement sur le versant de l'Èbre, des paysages tout à fait castillans par l'âpreté, la nudité de ses pentes: le déboisement à outrance pratiqué par les maîtres de forges a enlaidi, aussi bien qu'appauvri la contrée. La Navarre méridionale offre même de véritables déserts, qui se rattachent aux tristes landes des Bardenas aragonaises; entre Caparroso et Valtierra, au sud de la rivière Aragon, le voyageur ne traverse que des collines gypseuses ou salines, presque sans végétation. Mais dans le pays Basque et la Navarre occidentale, où les pluies tombent en abondance, toutes les hauteurs qui ont gardé leur verdure offrent le plus grand charme dans la succession de leurs sites. Les forêts de hêtres, les bois de châtaigniers, les bouquets de chênes, les prairies inclinées des vallons, les eaux courantes que l'on voit briller sous l'ombrage des aunes, forment le plus aimable contraste avec les parois de grès ou de calcaire qui se dressent au-dessus de la verdure. Dans les vallées, sur les coteaux, aux pentes des montagnes, des villages éparpillent leurs petites maisons blanches au milieu des vergers. Pendant la saison des fleurs, les innombrables pommiers mêlent dans la campagne l'aspect de l'hiver à celui du printemps.

Les vents humides du nord-ouest, qui soufflent très-fréquemment du golfe de Gascogne, entretiennent dans ces contrées une température moyenne fort égale. Les pluies y sont très-abondantes, surtout aux changements des saisons; mais aucune période de l'année n'en est privée. Sur le versant atlantique des monts, la chute annuelle de pluie est d'au moins un mètre et demi, c'est-à-dire triple de celle qu'on observe dans les plaines de l'Aragon. Aussi le climat local n'a-t-il rien de la nature africaine qui domine sur les plateaux de l'intérieur et sur les rivages méditerranéens; il ressemble beaucoup plus à celui de l'Irlande et des Pays-Bas qu'à celui de Valence et de Murcie. Grâce à l'influence de l'Océan voisin, la contrée n'a pas à souffrir de fortes chaleurs estivales; elle ne redoute guère non plus les froids de l'hiver, car le vent marin les tempère, et les premiers monts des Pyrénées arrêtent au passage l'âpre souffle du nord et du nord-est. S'il n'avait le désavantage d'un excès d'humidité, le pays Basque aurait un des climats les plus agréables de la terre; du moins est-ce l'un des plus salubres. C'est aussi l'un de ceux qui se prêtent le mieux à la production agricole. Dans les années de paix, la Navarre, les provinces Basques et la Rioja, qui s'étend sur la rive gauche de l'Èbre, sont parmi les contrées les plus riches de l'Espagne en blé, en vins, en huiles, en bestiaux; avant la guerre civile, la Navarre approvisionnait la France méridionale de viande de boucherie et de vins à bas prix, et depuis, des armées vont et viennent dans ses campagnes sans les épuiser. Pendant leur première grande guerre, les carlistes, presque toujours enfermés entre l'Èbre et les Pyrénées, eurent constamment d'amples ressources; malgré le manque de bras et le gaspillage que les combats, les siéges, les assauts entraînent après eux, la terre suffisait toujours à les nourrir, tandis que le sous-sol leur donnait en abondance le fer pour les combats.

L'égalité de température et l'humidité du sol sont aussi très-favorables au développement rapide de la végétation arborescente. Sur le versant atlantique, la population, fort nombreuse, profite de ces avantages du climat pour cultiver une grande variété d'arbres fruitiers, surtout des pommiers, dont le cidre, ou zagardua, est une boisson très-répandue dans les trois provinces. Dans les vallées pyrénéennes de la Navarre, où les habitants sont encore clair-semés, les forêts ont gardé leur uniformité première; elles n'en sont pas moins belles. Celle d'Iraty, où l'on ne pénètre que par d'âpres défilés et des montagnes escarpées, est l'une des plus grandioses, aussi bien que l'une des plus solitaires de la région qui s'étend au sud des Pyrénées françaises, entre le pic d'Anie et les Aldudes. Plus à l'ouest les forêts qui avoisinent le val Cárlos (Valcárlos), ou val de Charlemagne, et le fameux col de Roncevaux, ou Roncesvalles, sont peut-être moins grandioses, mais elles sont plus aimables à cause de la variété des paysages, et plus intéressantes à cause des souvenirs de l'histoire et de l'écho des vieilles traditions. Sur la foi des légendes, on se représente volontiers ce passage des monts comme une gorge effroyable entre des rochers à pic, et c'est, au contraire, un vallon doux et tranquille. Le célèbre mont d'Altabiscar, qui s'élève à l'orient, est une longue croupe où les fleurs roses des bruyères se mêlent au jaune doré des genêts et des ajoncs, et la playa de Andrés Zaro, où le grand massacre eut lieu, est une plaine riante dont les eaux murmurent sous l'ombrage des aunes. Un vieux couvent, entouré de murailles crénelées et flanqué de quelques masures, barre une large route carrossable qui vient de Pampelune, puis au delà, vers la France, un charmant sentier, semblable à l'avenue d'un parc, se glisse à l'ombre des hêtres et s'élève en pente douce vers un col gazonné où se trouve la chapelle rustique d'Ibañeta. Ce paysage gracieux serait le Roncevaux, de sinistre mémoire. On ne voit pas un seul rocher d'où les Basques auraient pu rouler des blocs de pierre sur les envahisseurs francs; on cherche vainement des yeux le précipice au fond duquel Roland fit pour la dernière fois résonner son cor d'ivoire. C'est à leur vaillance et à leur ruse, non pas à l'âpreté des gorges d'Altabiscar, que les montagnards doivent leur triomphe sur les armées de Charlemagne. Sur le versant opposé, dans le val Cárlos proprement dit, le fond de la vallée, aujourd'hui dominé par une belle route, est beaucoup plus étroit et plus difficile à parcourir.

Quel est cet ancien peuple dont les traditions célèbrent le courage indomptable et qui de nos jours encore a maintes fois donné des preuves de son héroïsme? Quelle est son origine première? Quelle est sa parenté parmi les autres populations de l'Europe et du monde? Toutes questions auxquelles il est impossible de répondre. Les Basques sont la race mystérieuse par excellence. Ils restent seuls au milieu de la foule des autres hommes. On ne leur connaît point de frères.

- Il n'est pas même certain que tous les Euskariens ou Basques appartiennent à une souche commune, car ils ne se ressemblent nullement entre eux. Il n'y a point de type basque. Sans doute la plupart des habitants de la contrée se distinguent par la beauté précise des traits, l'éclat et la fermeté du regard, l'équilibre et la grâce de la personne; mais que de variétés dans la stature, la forme du crâne et des traits! De Basque à Basque, il y a autant de différences qu'entre Espagnols, Français et Italiens. Il en est de grands et de petits, de bruns et de blonds, de dolichocéphales et de brachycéphales, les uns dominant dans tel district, les autres ailleurs. La solution du problème devient de plus en plus difficile, car la race, si elle est vraiment une, ne cesse de perdre par les croisements de son originalité première. Il est probable qu'avant l'ère de l'histoire écrite, des populations d'origine diverse se sont trouvées réunies dans le même pays, soit par des migrations, soit par la conquête, et que la langue des plus civilisés sera devenue peu à peu celle de tous. La vie de chaque peuple abonde en faits de cette espèce.