Si l'on ne tient pas compte des différences et même des contrastes que présentent entre eux les Basques des provinces espagnoles et de la Navarre française, on peut dire que, dans l'ensemble, la plupart des Basques ont le front large, le nez droit et ferme, la bouche et le menton très-nettement dessinés, une taille bien proportionnée, des attaches d'une grande finesse. Leur physionomie est d'une extrême mobilité. Les moindres sentiments se révèlent sur leur visage par l'éclair du regard, le jeu des sourcils, le frémissement des lèvres. Les femmes surtout se distinguent par la pureté de leurs traits; on admire leurs grands yeux, leur bouche souriante et fine, la souplesse de leur taille. Même dans les villes et les villages qui servent de lieux de passage aux étrangers, de Bayonne à Vitoria, et où les croisements ont le plus altéré les traits de race, on est frappé de la beauté de la plupart des femmes et de leur élégance naturelle. Dans certains districts reculés la laideur est un véritable phénomène. Deux localités du Guipúzcoa, Azpeytia et Azcoytia, près desquelles se trouve le fameux couvent de Loyola, sont tout particulièrement célèbres à cause de la beauté de leurs habitants, hommes et femmes. On dit qu'il serait difficile d'y trouver une jeune fille qui ne fût pas un modèle parfait.
Mais les Basques n'ont pas seulement la beauté de la forme, ils ont aussi la dignité du maintien. On aime à les voir marcher fièrement, la veste jetée sur l'épaule gauche, la taille serrée par une large ceinture rouge, le béret légèrement incliné sur l'oreille. Quand ils passent à côté du voyageur, ils le saluent avec grâce, mais comme des égaux, sans baisser le regard. Les femmes, presque toujours modestement vêtues de couleurs sombres, ne sont pas moins nobles d'attitude. Elles portent toutes haut la tête, et, quoique marchant très-vite, ont un port de déesse. L'habitude qu'elles ont de placer leurs fardeaux sur la tête contribue probablement à leur donner cette fière tournure qui les distingue; l'équilibre parfait qu'elles doivent apprendre à maintenir, pour descendre ou monter les pentes sans que leur cruche risque de tomber, développe dans leurs membres un aplomb naturel, qui se rencontre rarement chez les femmes des contrées voisines. Elles ont surtout les épaules et le cou remarquables par la pureté des lignes, beauté bien rare chez les paysannes accoutumées au dur travail de la terre.
Les Basques se donnent à eux-mêmes le nom d'Euskaldunac ou d'Euskariens, et leur langue est l'euskara, ou eskuara. On ne sait pas encore quel est le sens précis de ce mot; mais, d'après toutes les probabilités, il signifie simplement «parole». Les Euskariens seraient donc les «Hommes qui parlent». Tel est aussi le nom que les Slaves et mainte autre race se sont donné dans leurs idiomes. Cette langue «par excellence» que parlent les Basques et qui en fait un corps de nation vraiment distinct parmi toutes les races de l'Europe et du monde, semble jusqu'à maintenant être tout à fait unique par la structure de ses mots et le mécanisme de ses phrases. Elle a dû emprunter beaucoup de termes aux langues des peuples voisins; toutes les choses que les Basques ont appris à connaître par leurs rapports avec l'étranger, toutes les idées nouvelles qui leur ont été apportées depuis les temps préhistoriques, sont naturellement désignées par des expressions qui n'appartiennent pas au fond primitif de leur idiome; peut-être même faudrait-il remonter jusqu'à l'âge de pierre, avant l'introduction des animaux domestiques dans le pays, pour trouver le basque dans sa pureté primitive, car il semble que tous les noms euskariens de ces animaux et ceux des métaux sont d'origine âryenne, finnoise ou même sémitique. Mais, si nombreux que soient tous ces emprunts, il n'en reste pas moins certain que la langue basque n'est point âryenne comme presque tous les autres idiomes de l'Europe; ce n'est pas une langue à flexions comme celles de la famille indo-européenne; mais si elle devait entrer dans un groupe déjà connu, il faudrait la rattacher au système «polysynthétique» des dialectes américains, ou aux idiomes «agglutinants» des peuples de l'Altaï. Elle appartient donc à une période de la vie de l'humanité plus ancienne, moins avancée que celle dans laquelle sont nées les autres langues de l'Europe. De leur côté, les patriotes basques déclarent leur «parole» bien supérieure à toutes les autres: d'après quelques auteurs, c'est en eskuara que le premier homme aurait salué la lumière; l'orthodoxie locale érigea même cette imagination en article de foi, et bien mal venu eût été l'étranger qui se serait permis d'émettre un doute sur ce fait primitif de l'histoire humaine. Mais de nos jours tous les philologues peuvent juger la question, car, sans compter une bibliothèque d'écrits consacrés à l'eskuara, les divers dialectes de cette langue ont une littérature, chants, comédies, traductions, devenue accessible aux hommes d'étude.
En attendant que la comparaison des langues humaines nous ait révélé si l'idiome euskarien est vraiment indépendant de tout autre, il nous faut considérer les Basques, restés sans frères sur les continents, comme un peuple entièrement à part, comme le débris d'une ancienne humanité rongée de tous les côtés par les flots envahissants d'une humanité plus moderne. Les preuves ne manquent point pour établir que les Euskaldunac ont été jadis un peuple nombreux occupant une grande étendue de territoire. Si l'on n'a point encore réussi à retrouver aux bornes du monde les origines du basque, on découvre cette langue à l'état fossile, pour ainsi dire, dans les contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée occidentale. Nul monument écrit ne raconte comment des peuples frères de race occupaient ces régions si bien disposées pour n'être qu'un seul domaine géographique; mais au lieu de récits, de légendes ou d'hymnes, il reste encore des noms de montagnes, de fleuves et de cités qui proclament après des milliers d'années la puissance des anciens aborigènes. A l'est du pays où se trouvent aujourd'hui les dernières populations basques, dans les vallées pyrénéennes du Bastan français, d'Aran, d'Andorre, de Querol, les noms euskariens abondent. Il en est de même dans les plaines qui s'étendent au nord des monts jusqu'aux abords de la Garonne, et la ville d'Auch, l'antique Iliberri (ville neuve), rappelle encore par son nom le séjour des Auskes ou Euskariens; à l'orient des Pyrénées, Elne et Collioure, situées, l'une à une faible distance, l'autre au bord du golfe du Lion, étaient aussi des Iliberri, ainsi que le témoignent encore les noms corrompus des deux villes modernes; enfin, parmi tant d'autres villes espagnoles aux appellations euskariennes, on peut citer une troisième Iliberri, la voisine de Grenade, que domine la montagne nommée d'après elle la sierra de Elvira. Et que de cités antiques, bâties par les mêmes peuples, durent précéder ces «villes neuves»!
La plupart des écrivains qui se sont occupés de l'Espagne ont admis, avec la plus grande plausibilité, que ces anciens peuples de langue euskarienne étaient les Ibères dont parlent les auteurs anciens et qui occupaient autrefois la plus grande partie de la Péninsule. Par cela même, les Basques actuels se trouveraient être les descendants directs des Ibères; ils seraient, dit Michelet, «le reste de ce monde antérieur au monde celtique et dont on ne connaît que la décadence.» Tout naturellement, on a cru également devoir attribuer aux ancêtres des Basques les diverses inscriptions et légendes de monnaies en «lettres inconnues», letras desconocidas, que l'on a découvertes en Espagne et dans la France méridionale, et que M. Boudard a fini par interpréter comme étant réellement de langue euskarienne. Il est à peine permis de douter de l'identité parfaite des Ibères et des Basques. Cet isolement du petit peuple pyrénéen n'existait donc pas dans l'antiquité. Par les Vascons, il occupait le midi de la France, par les diverses tribus ibériennes et celtibériennes, il couvrait la péninsule d'Hispanie. Au delà des Colonnes d'Hercule, les Euskaldunac s'étendaient aussi jusqu'aux pentes de l'Atlas, car les auteurs anciens citent quelques localités dont les noms sont entièrement basques; l'une des peuplades énumérées par Strabon porte même la désignation tout euskarienne de Mutur-Gorri (Visages-Rouges), que les hommes de la tribu devaient peut-être à leur face bronzée par le soleil. Enfin, les témoignages des auteurs romains s'accordent à déclarer que les Ibères avaient colonisé les grandes îles de la Méditerranée; les nations liguriennes qui habitaient les côtes de l'Italie appartenaient probablement à la même souche.
On s'est étonné que les Basques aient pu se maintenir en corps de nation, parlant sa langue, précisément dans cette partie des Pyrénées où les montagnes, trop basses pour se dresser en barrière contre les armées d'invasion, ont laissé passer, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, tous les peuples en marche. D'abord, il faut tenir compte de ce fait, que les Pyrénées occidentales sont les plus éloignées de Rome et devaient, par conséquent, échapper plus facilement à l'influence du peuple-roi; mais le faible relief des montagnes a dû également aider les Euskariens à garder leur cohésion nationale, leurs moeurs et leur langue. Dans les autres parties des monts, les tribus ibériennes, séparées par des crêtes neigeuses difficiles à franchir, étaient refoulées par leurs ennemis en d'étroites vallées latérales, et ne pouvaient s'entr'aider en cas de péril commun. Les Basques avaient, au contraire, le privilège d'habiter un pays offrant à la fois de sérieux obstacles à l'invasion étrangère et, par-dessus les chaînons parallèles, des passages faciles pour les indigènes. Les peuplades des diverses vallées pyrénéennes du nord et du midi pouvaient ainsi se former en une masse épaisse et puissante au milieu des nations qui les entouraient et qui toutes entraient, l'une après l'autre, de gré ou de force, dans le monde latinisé.
On ne sait quelle était, après l'époque romaine, l'étendue des territoires occupés par des populations de langue basque, mais il est très-probable que cette étendue a peu changé, car, depuis lors, les Euskariens ont presque toujours été leurs propres maîtres, et nulle raison majeure n'a pu les porter à laisser leur langue pour celle de voisins qu'ils tenaient en mépris. Du côté de la France, les limites actuelles des dialectes euskariens sont assez bien connues; du côté de l'Espagne, elles ont été déterminées avec moins de précision. Elles ne correspondent nullement aux frontières des circonscriptions administratives et politiques. Le domaine actuel de la langue basque commence à l'ouest par la vallée du Nervion, au-dessous de Bilbao; sa limite contourne cette ville, qui est devenue presque entièrement espagnole, et traverse au sud le col d'Orduña pour suivre les flancs de la Peña de Gorbea et longer à une certaine hauteur le versant méridional des Pyrénées en laissant en dehors toutes les villes situées dans la plaine de l'Alava. Au delà de Salvatierra, elle descend pour remonter sur les flancs de la sierra de Andía et rattache au pays basque toute la vallée où court le chemin de fer d'Alsásua à Pampelune; mais cette ville elle-même, l'ancienne Irun des Ibères, n'est euskarienne que par les souvenirs historiques, et, plus à l'est, le basque n'est parlé que dans les hautes vallées de Roncevaux, d'Orbaiceta, d'Ochagavia, de Roncal, tandis qu'au sud les noms seuls des villages, Baigorri, Mendivil, Sansoain, Lazaguria, rappellent l'idiome d'autrefois. Le pic d'Anie, qui, du côté de la France, est la borne des populations de langue basque, l'est également du côté de l'Espagne. Ainsi, des quatre provinces euskariennes, une seulement, le Guipúzcoa, est en entier comprise dans le domaine de l'idiome antique; encore les deux villes d'Irun et de Saint-Sébastien y forment-elles des îlots de langue castillane. Toute la zone méridionale des contrées qui font politiquement partie de la Navarre et des provinces Vascongades, est depuis un temps immémorial envahie par les dialectes latins, et les populations y parlent un castillan mélangé de quelques termes locaux d'origine euskarienne. D'après les affirmations des paysans, que pourtant n'a point encore corroborées un seul document authentique, on aurait encore parlé le basque à Olite et à Puente la Reina, situées à une grande distance au sud de la zone actuelle de langue euskarienne. M. Broca voit dans ce déplacement de langues, dont il importerait d'abord de constater la réalité, une conséquence toute naturelle de la juxtaposition immédiate du basque avec un idiome disposant de la prépotence administrative et de l'influence littéraire, sociale et religieuse. Au sud des Pyrénées, le basque n'est pas de force à lutter contre l'espagnol, tandis qu'au nord des Pyrénées il n'est pas même menacé par le patois béarnais.
D'un côté l'espagnol, de l'autre le français, travaillent à se substituer au basque, non par la conquête violente, mais par un lent travail de désorganisation. Déjà scindée en sept dialectes, modifiée par des mots et des tournures contraires à son génie, la langue des Ibères cherche à s'accommoder de plus en plus à l'esprit des étrangers qui viennent s'établir dans le pays; elle perd sans cesse en originalité et se transforme en patois. Chaque grande route qui pénètre dans le territoire basque fait en même temps une trouée dans la langue elle-même. Chaque progrès, surtout celui de l'instruction, ne peut qu'être fatal aux dialectes euskariens; le demi-million de Basques, désormais enfermé dans un étroit horizon de collines et de montagnes, ne saurait plus compter sur une longue durée pour le langage des aïeux [192].