[Note 192: ][ (retour) ] Nombre approximatif de la population de langue basque, en 1875:

Basses-Pyrénées (France) 116,000
Provinces basques:
Guipúzcoa 170,000
Viscaya 120,000
Alava 50,000
Navarre 100,000
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556,000

Strabon parle des Cantabres, les ancêtres immédiats de nos Basques, avec une admiration mêlée d'horreur. Leur bravoure, leur amour de la liberté, leur mépris de la vie, lui paraissaient des qualités tellement surhumaines, qu'il y voyait une sorte de férocité, une rage bestiale. Il raconte avec effroi que, dans leur guerre d'indépendance contre les Romains, des Cantabres se sont entre-tués pour ne pas être réduits en captivité, que des mères mirent elles-mêmes leurs enfants à mort pour leur éviter l'opprobre et les misères de l'esclavage, que des prisonniers, mis en croix, entonnèrent leur chant de victoire. A cette époque, les Ibères avaient coutume de se prémunir contre les malheurs inattendus en portant sur eux un poison préparé à l'aide d'une plante semblable à l'ache et qui tuait sans douleur. Maîtres de leur propre vie, ils ne craignaient plus rien; ils la risquaient facilement, surtout quand il s'agissait de combattre pour un ami.

Leurs qualités de courage, souvent mises à l'épreuve depuis leurs luttes avec les envahisseurs romains, n'ont jamais été trouvées en défaut, mais elles ne sont point les seules qu'il faille leur accorder. L'histoire et les lois des fédérations pyrénéennes témoignent de la prééminence que la droiture des Basques, leur générosité, leur amour de l'indépendance, leur respect de l'homme libre leur donnaient sur les sociétés voisines. Les serfs malheureux qui les entouraient, s'imaginant dans leur abjection que la liberté est un privilège de noblesse, voyaient en eux des gentilshommes. Tous les habitants du Guipúzcoa et de la Biscaye proprement dite étaient nobles, même en vertu de la hiérarchie espagnole, tandis que dans l'Alava et dans la Navarre, où les Maures dominèrent pendant quelque temps, et où plus tard se fit sentir l'influence castillane, la noblesse seigneuriale prit naissance avec son cortége habituel de vassaux et de manants. Mais toutes les provinces veillaient avec le même soin jaloux sur leurs libertés locales et forçaient leurs suzerains à observer de point en point le contrat d'union. Alors que l'histoire de l'Europe n'était qu'une succession de massacres, les Basques vivaient presque toujours dans une profonde paix; chaque année, les communes situées sur les versants opposés des montagnes se juraient une amitié perpétuelle, et tour à tour leurs ambassadeurs déposaient solennellement une pierre symbolique sur une pyramide élevée par les ancêtres au milieu des pâturages du col. Toutes ces petites républiques, dont l'isolement eût fait une proie facile pour les conquérants, étaient fraternellement unies en une grande fédération; chacune s'engageait à «sacrifier les biens et la vie» pour maintenir la patrie commune «en droit et en justice». Leur étendard figure trois mains unies: Irurak bat, «les Trois n'en font qu'Une,» telle est la belle devise des provinces Vascongades.

Ce qui montre surtout combien la société euskarienne, si peu importante par le nombre, était supérieure aux populations voisines par ses éléments de civilisation, c'est le grand respect qu'on y avait pour la personne humaine. Tout Basque était absolument inviolable dans sa demeure: jamais il ne pouvait être privé de son cheval ni de ses armes. Si d'autres Ibères, libres comme lui, portaient devant le conseil une accusation contre sa personne, sa maison n'en restait pas moins sacrée pour tous, et quand le moment était venu de répondre à l'imputation, il sortait fier et superbe, le béret sur la tête, le bâton dans la main, et, digne comme ses pairs, il arrivait sous le chêne où siégeaient les prud'hommes assemblés. Dans les assises nationales, tous votaient, et le suffrage de tous avait la même valeur. Dans plusieurs vallées, les citoyennes donnaient leur avis et leur voix avec la même liberté que les hommes. Les vieilles chartes d'Alava stipulaient formellement une place pour les dames de la «confrérie» délibérante d'Arriaga. Cependant il n'était pas d'usage que les femmes fussent assises à la même table que l'etcheco-jauna (le maître de la maison) et ses fils; elles mangeaient debout à côté du foyer; même de nos jours, cette vieille habitude d'inégalité n'a point disparu des campagnes, et telle est la force de la tradition, que la femme se croirait presque déshonorée si on la voyait assise à côté de son mari à tout autre jour que celui de ses noces. De même, lors des fêtes publiques, les femmes se tiennent à l'écart: elles dansent entre elles, tandis que les hommes se livrent à leurs jeux plus bruyants.

Mais, à part ce reste de la barbarie primitive, les amusements des Basques ne révèlent que des qualités naturelles. S'il est vrai que l'on peut juger d'un peuple d'après ses jeux,--car l'homme, quand il se laisse emporter au plaisir, oublie de veiller sur lui-même,--les Euskariens gagnent singulièrement à être vus aux jours de fête; ils ne cessent point alors d'être aimables, gracieux et dignes. Leurs jeux sont toujours des luttes de force et d'adresse. Sur les pelouses de leurs vallées, les jeunes Basques s'exercent au saut, à la danse, à la course, au jet de lourdes pierres. Le jeu de paume est une des gloires de la nation; elle lui a voué une espèce de culte comme à sa plus précieuse institution. Les grandes parties sont annoncées d'avance et les Basques y accourent de toutes parts avec autant d'ardeur que les Grecs d'autrefois allant à Delphes ou à Olympie. Et, pareille aux tribus helléniques, la foule euskarienne ne songe pas uniquement aux exercices corporels, elle s'occupe aussi des plaisirs plus raffinés de l'esprit. Les Basques jouent encore en plein air des mystères et des pastorales; ils ont leurs acteurs et leurs poètes.

Toutefois il ne faudrait point croire que les populations euskariennes sont composées d'hommes supérieurs de toute manière à leurs voisins. Aux qualités correspondent aussi les défauts. Actuellement le grand malheur des Basques est précisément dérivé de leurs anciens priviléges nationaux. Ils veulent continuer les traditions du passé, parce que ce passé fut héroïque, se renfermer dans les étroites limites de leur patrie, parce que cette patrie fut libre à côté de nations esclaves, rester étrangers au mouvement historique des peuples d'Europe, parce que ceux-ci ne sont pas de race noble comme eux. Par un revirement bizarre des choses, il se trouve qu'en défendant leurs libertés provinciales les Basques se sont faits les champions de l'absolutisme pour les autres provinces; ils ne veulent point qu'on touche à leurs fors, et, pour en assurer la conservation, ils ne veulent pas non plus permettre à leurs voisins de se débarrasser de leurs entraves. De cette attitude naissent les plus étranges inconséquences et de singuliers malentendus, causés d'ailleurs en grande partie par l'ignorance des Basques, car l'instruction est très-peu répandue chez eux: elle n'était point stipulée dans leurs fors!

Ces fueros, ou droits particuliers des Basques, sont censés les mêmes qu'en l'année 1332, époque à laquelle les députés des provinces se présentèrent à Búrgos pour offrir le titre de «seigneur» au roi de Castille, Alphonse le Justicier. En vertu du traité qui fut conclu, il est interdit au souverain étranger de bâtir ou de posséder aucune forteresse, aucun village, aucune maison sur le territoire euskarien. Les Basques ne doivent leur sang qu'à leur propre pays; ils sont exempts de la conscription espagnole et gardent leurs soldats ou «miquelets» dans les limites de leurs provinces. En temps de guerre, il est vrai, les Basques doivent le service, mais à certaines conditions. Dans la Biscaye proprement dite, les contingents ne peuvent être menés, sans leur consentement exprès, au delà d'un certain arbre de la frontière, et dans ce cas ils ont droit à un payement spécial; des formalités analogues doivent être observées dans le Guipúzcoa et l'Alava. L'impôt est toujours fixé et réparti par les juntes provinciales; presque toutes les contributions perçues sont exclusivement destinées à couvrir les dépenses locales, et ce qui est accordé à l'État l'est à titre de don gracieux. Le commerce est plus libre que dans le reste de l'Espagne; les monopoles n'existent point. Enfin les municipalités locales sont toutes indépendantes; représentées par leurs alcades, les membres de l'ayuntamiento, les «grands-parents», ou parientes-mayores, elles fixent et arrêtent seules leur propre budget.

Mais que de diversités, de contrastes et de bizarreries féodales dans cette organisation des communes et des provinces, en apparence si démocratique! Telle bourgade est une république indépendante; telle autre se groupe avec un certain nombre de villages en «université» souveraine; d'autres encore ne se composent que d'enclaves. Dans tel village, la municipalité nouvelle est nommée par celle qui vient d'achever ses fonctions; dans tel autre, elle est choisie par des électeurs censitaires ou par des nobles d'une certaine catégorie, ou même, soit par le seigneur local, soit par son représentant. Les juntes provinciales se renouvellent aussi suivant les procédés les plus divers, en vertu des traditions les plus disparates. Le suffrage, que l'on considère dans les démocraties modernes comme un droit naturel appartenant à l'homme libre, est encore un privilège parmi les Basques et n'est point exercé par tous. En outre, l'usage de ce privilége est accompagné de formalités puériles et réglé par une étiquette jalouse: les lois de la préséance ne sont pas moins religieusement observées sous le «chêne de justice» qu'à la cour de la reine d'Angleterre. On comprend qu'avec de pareilles institutions, où la tradition féodale se mêle au vieil instinct de race, les Basques aient fini par se trouver, eux républicains, les champions les plus obstinés de l'ancienne monarchie espagnole. Ce sont eux qui ont donné à l'Église catholique son génie inspirateur, son véritable chef, dans la personne d'Ignace de Loyola.