SAINT-SEBASTIEN.
Dessin de Taylor, d'après une photographie de M. J. Laurent.
Il est évident que la situation tout exceptionnelle des provinces Vascongades ne pourra se maintenir longtemps. Déjà la Navarre est assimilée depuis 1839 au reste de l'Espagne en ce qui concerne le service militaire, les impôts, la constitution des municipalités. Même en plein pays Basque, le changement s'accomplit d'une manière irrésistible: si les descendants des Euskariens ne veulent pas d'une liberté commune avec les autres habitants de la Péninsule, c'est en vain qu'ils essayeront d'être libres tout seuls. La guerre les a déjà brisés une première fois; elle menace de les briser encore et de les réduire à merci; mais la paix, non moins que la guerre, tend à les priver de leur individualité nationale pour les faire participer à la vie politique des populations espagnoles. L'industrie moderne, aidée par le commerce et les voyages, change les moeurs locales, enseigne la langue des voisins, fait disparaître les anciennes traditions. Les Basques ne sont pas seulement «un peuple qui saute et danse au haut des Pyrénées», comme le disait Voltaire, c'est aussi un peuple qui travaille, et c'est par le travail que se fera la fusion nationale avec les autres Espagnols.
Comme pour hâter la disparition prochaine du groupe distinct que leur race forme encore dans l'humanité, les Basques émigrent en grand nombre et laissent derrière eux des places vides que leurs voisins viennent occuper en partie. Ceux d'entre eux qui habitent les hautes vallées partiellement emplies de neige pendant l'hiver, descendent par centaines avant les mois de la saison froide et vont exercer temporairement quelque industrie lucrative dans les villes de la plaine; d'autres, entraînés par l'amour des aventures, qui chez eux est traditionnel et qui fit de leurs ancêtres de si hardis pêcheurs de baleines, partent sans désir de retour prochain et ne craignent pas d'aller s'établir sur un autre hémisphère. Naguère les Basques espagnols émigraient beaucoup moins que leurs frères de nationalité française, chassés de leur patrie par l'horreur de la conscription militaire; mais ils suivent maintenant en foule l'exemple qui leur est donné, et la majorité de ceux qui s'en vont se compose des hommes les plus énergiques, la véritable élite de la nation. Dans les républiques de la Plata, où ils vont presque tous chercher fortune, leur race est destinée à se perdre, comme élément distinct, encore bien plus rapidement qu'en Europe: c'est en vain que certains patriotes euskariens rêvent la naissance d'une nouvelle république cantabre dans les pampas de l'Amérique.
Il est vrai que, loin de leur patrie, les Basques gardent avec soin cet esprit de solidarité qui leur donne tant de force chez eux. A Madrid et dans les autres villes de l'Espagne proprement dite, à Montevideo, à Buenos-Ayres, ils s'entr'aident, se soutiennent dans l'infortune, se liguent contre des concurrents, et de cette façon ils arrivent à faire bien meilleure figure que beaucoup d'autres groupes de population relativement plus nombreux; mais, quelle que soit leur force de cohésion, elle ne peut que retarder, non conjurer les destins. Dans un petit nombre de générations, le basque sera rayé de la liste des langues vivantes de l'Europe, comme l'ont été le cornish et le crévine, comme le seront l'erse, le manx, le wende, le lithuanien, le livonien, et même avant l'idiome disparaîtront les anciennes moeurs et les institutions politiques.
Les provinces Vascongades et la Navarre n'ont que peu de villes, et celles qui se trouvent sur leur territoire sont en grande partie peuplées d'étrangers. L'Euskarien, comme l'Asturien et l'habitant de la Galice, aime la libre nature: les villes, les gros bourgs lui déplaisent. Sauf dans les districts commerçants et industriels, toutes les maisons se dressent isolément sur les promontoires, sur les pentes des collines ou sur le bord des ruisseaux; devant la demeure s'étend une pelouse plantée de chênes, où chaque soir, après le labeur de la journée, les jeunes gens se reposent de leurs fatigues par les danses et le chant. Dans ce choix qu'ils faisaient pour leurs demeures on a vu la preuve que les Basques et leurs voisins des Pyrénées occidentales avaient un esprit contemplatif et le goût de la solitude: il faut y reconnaître plutôt la conséquence naturelle de ce fait que les Basques étaient un peuple libre, n'ayant rien à craindre de ses voisins. Tandis que les populations du reste du l'Espagne, de la France, de l'Italie et de presque tous les pays d'Europe étaient obligés, pour échapper aux invasions guerrières et aux massacres, de se réfugier à l'abri des forteresses ou dans les cités murées, les Basques, toujours en paix entre eux et avec leurs voisins, pouvaient tranquillement s'établir au milieu des champs qui leur appartenaient.
Bilbao, la plus grande ville des provinces Basques et son port le plus animé, n'est point une ville euskarienne; depuis longtemps livrée au commerce avec les colonies lointaines du Nouveau Monde, elle est le débouché naturel des farines de la Castille, et jadis elle fut le siége du plus haut tribunal de commerce en Espagne. Encore de nos jours, quoique privée des monopoles qui lui avaient été concédés et beaucoup moins bien située pour le commerce que plusieurs autres cités d'Espagne, elle rivalise d'importance pour les échanges avec Valence, Santander et Cadiz; il lui est arrivé, grâce aux mines importantes des environs, d'être le troisième port de la Péninsule par le chiffre des affaires [193]. Tout naturellement elle a vécu d'une autre vie que les populations basques des montagnes environnantes. Elle est devenue tout espagnole, et, pendant les guerres carlistes, elle a été assiégée à plusieurs reprises par les habitants mêmes de sa banlieue. La charmante vallée où elle groupe ses édifices, les montagnes à pente rapide qui l'entourent en demi-cercle, les eaux du Nervion, qui portent ses embarcations au havre de Portugalete et à la mer, ont été souvent rougies de sang. C'est devant les murs de Bilbao que le plus fameux général basque, Zumalacarreguy, reçut en 1855 sa blessure mortelle.
[Note 193 ][ (retour) ] Mouvement du port en 1872... 4,058 navires. Exportation du minerai de fer, en 1871... 300,000 tonnes; en 1872... 422,000 tonnes.
La ville la plus populeuse du Guipúzcoa, Saint-Sébastien, est également espagnole. A la fois port de trafic comme Bilbao et place de guerre avec une garnison castillane, elle s'est assimilée d'aspect et de langue aux villes de l'intérieur de la Péninsule. La roche de la Motta ou du Monte Orgullo, qui la domine au nord et dresse, à 130 mètres au-dessus de la mer, ses escarpements hérissés des tours d'une forteresse, la «conque» d'eau bleue qui s'arrondit à l'ouest de la ville sur une charmante plage où se promènent les baigneurs, la rivière Urumea qui débouche à l'orient de la citadelle et lutte incessamment contre les flots écumeux de la mer, les promenades ombreuses, l'amphithéâtre de collines verdoyantes et semées de villages qui bornent l'horizon du sud, tout l'ensemble du gracieux paysage fait de Saint-Sébastien l'une des localités les plus aimables, une de celles où vient se presser la population cosmopolite des fatigués et des oisifs. Du reste, la ville même a perdu tout caractère d'originalité; brûlée en 1813 par ses alliés les Anglais, que la jalousie de métier fit s'acharner à la destruction de tous les établissements industriels, elle a été reconstruite avec une monotone régularité. Son port, assez fréquenté par les navires de cabotage, est peu sûr et sans profondeur. Le grand havre de commerce de la contrée devrait être la magnifique baie de Pasages, qui s'ouvre plus à l'est, du côté de la frontière de France. Il est parfaitement abrité, puisque de ses eaux on ne voit même pas la mer, avec laquelle il communique par un étroit goulet facile à défendre. Aux siècles précédents, de grands navires y pénétraient et venaient s'amarrer aux quais du bourg aujourd'hui ruiné de Leso: des chantiers de construction très-actifs s'élevaient sur les bords du golfe intérieur; mais les alluvions de l'Oyarzun et d'autres ruisseaux, aidées par l'incurie des hommes, ont comblé une partie du bassin et obstrué par une barre périlleuse l'entrée du golfe: il est probablement à tout jamais perdu pour la grande navigation.