Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent le caractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux, Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on connaît sous le nom de Kara-Gounis ou «Noires-Capotes», parlent à la fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques, bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes. Fiers et libres, ils sont trop clair-semés pour que leur groupe de population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers proprement dits, les Grecs sont assez intolérants à leur égard et ne prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs, jadis si nombreux dans certaines parties du Péloponèse, en Béotie et dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le maniement des fiances. On ne les voit en groupes de quelque importance que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île de Naxos. Quant aux porte-faix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de Corfou, restant presque toujours dans une position subordonnée, ils vivent à part comme des étrangers.
La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions naturelles bien distinctes: l'Hellade continentale, connue du temps de la population turque du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire «romain» de Byzance; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée, peut-être par métathèse du mot «Romée», ou plutôt d'un mot slave qui signifie «rivage marin» et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de la mer Égée, Sporades et Cyclades; et les îles Ioniennes. En décrivant les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de préférence les noms anciens des montagnes, des fleuves et des cités, car les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois, cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms d'origine slave ou italienne [9].
[Note 9: ][ (retour) ] Grèce dans ses limites politiques:
Superficie. Population Population
en 1870. kilométrique.
Grèce continentale.. 19,575 341,038 17
Péloponèse.......... 21,466 645,380 30
Iles de l'Egée...... 6,475 205,840 32
Iles Ioniennes...... 2,607 218,879 84
TOTAUX......... 50,123 1,411,143 (1,458,000 avec 24
les marins, etc.)
II
GRÈCE CONTINENTALE
Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère orographique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle, ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables, et presque partout des populations de même origine. En partageant l'Épire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne ne s'est point occupée de faire son oeuvre conformément aux indications de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du chaînon de l'Othrys, le mont «sourcilleux» qui domine la plaine du Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des deux pays coupe transversalement la vallée de l'Achéloüs et les croupes terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.
La cime isolée du mont Tymphreste ou Yeloukhi, dressée en tour à l'angle où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de Karpénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus considérable de la Grèce moderne: c'est le groupe que couronnent les pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Oeta, où se dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale, également boisés et neigeux.
A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolie, beaucoup moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières; mais là aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de buissons; ce sont les monts du «noir continent» dont parlait Ulysse. A l'est de l'Achéloüs, une autre chaîne côtière, bien connue des marins, est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient au-dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la côte d'Étolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les gens du pays, une roche que les anciens Titans hellenes voulaient jeter au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages. Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit où on la voit aujourd'hui.
Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est, parallèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des autres de profondes échancrures, de larges dépressions et même des vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant les guerres de la Grèce ancienne, il suffisait d'un petit nombre d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des extrémités de cette chaîne se trouve le passage des Thermopyles; à l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse plaine de Marathon.