Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais plus belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne fasse aussitôt surgir la figure des anciens dieux. A l'ouest, se présente d'abord le Parnasse «à la double tête», la montagne où se réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les Athéniennes, agitant leurs torches, allaient danser la nuit en l'honneur de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi hauts que le Khiona, qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce entière, avec ses golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thessalie jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds l'admirable bassin de Delphes, jadis «l'ombilic» du monde, le lieu de paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes. Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les fontaines, contrastent de la manière la plus heureuse avec les plaines nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie, l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase. La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent. Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikermi, fameuses par leurs ossements fossiles; au sud, le mont Hymette, dont les anciens poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories d'argent, se prolonge au sud-est et se termine par le beau cap Sunium, consacré à Minerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un ancien temple.
Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif de Geraneia, aujourd'hui Macryplagi [10] Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit, resserré entre le golfe de Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à 70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense élevé par les Péloponnésiens, et sur les bords du golfe de Corinthe les traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les deux mers.
[Note 10: ][ (retour) ] Altitudes de la Grèce continentale:
Gerakovouni (Othrys)..... 1,729 mètres.
Veloukhi (Tymphreste).... 2,319 »
Khonia................... 2,495 »
Vardoussia............... 2,512 »
Katavothra (Oeta)........ 2,000 »
Monts d'Acarnanie........ 1,590 »
Varassova................ 917 »
Liakoura (Parnasse)...... 2,459 »
Pateovouna (Hélicon)..... 1,749 »
Elatea (Cithéron)........ 1,411 »
Parnès................... 1,416 »
Pentélique............... 1,126 »
Hymette.................. 1,036 »
Macryplagi (Geraneia).... 1,366 »
Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs, tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une partie a reçu le nom de Xeromeros ou «pays sec», à cause de son manque d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du golfe d'Arta, qui lui-même est une espèce de lac communiquant avec la mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions de l'Achéloüs. Le lac le plus considérable de la région a même reçu des indigènes le nom de Pelagos ou de «Mer», à cause de son étendue et de la violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers: c'est l'ancien Trichonis des Étoliens. Réputé insondable, il est en réalité très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloüs par un courant bourbeux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine sorti d'une étroite «cluse» ou clissura des montagnes du Zygos, le chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis par un gouverneur turc au-dessus des marais qui séparent les deux lacs. Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs rives; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs branches au-dessus du pont; des vignes folles se suspendent en nappes à ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.
Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloüs et du Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce ou saumâtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant «Milieu des marais». Un cordon littoral ou ramma, çà et là rompu par les flots, sépare le bassin de Missolonghi de la mer Ionienne; pendant la guerre de l'indépendance, des fortins et des estacades défendaient toutes les entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir. Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active et plus commerçante d'Ætoliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de miasmes. Entre Ætoliko et l'Achéloüs, on remarque un grand nombre d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine. Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en archipels entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les apports de l'Achéloüs ont graduellement comblé les interstices qui séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme. L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles, une «terre qui n'était pas encore terre». Ce travail géologique, observé déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve, qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc», accroissent incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.
L'Achéloüs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup le fleuve le plus considérable de la Grèce: ce fut un des grands exploits d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Égée, que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et l'Illissus, «mouillé quand il pleut?» Le principal cours d'eau de la Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Achéloüs, mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait beaucoup plus profondément dans les terres; mais le fleuve a fait peu à peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des armées entières pourraient maintenant y manoeuvrer à l'aise. Les fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des Thermopyles par la couche pierreuse qu'elles étalent sur le sol. Du reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de l'Œta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de l'île d'Eubée, des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier. Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopyles, en utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.
Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œta et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue hydrologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les contre-forts du Parnasse, il contourne le rocher qui portait l'antique cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde. Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort abondante des célèbres fontaines de la «Mémoire» et de «l'Oubli», Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en descendant du massif de l'Hélicon et des montagnes voisines. En été, une grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre; mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi; toute la plaine basse est inondée et devient un véritable lac de 230 kilomètres de superficie; le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie occidentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est; actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève sur un promontoire de la rive septentrionale.
On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A l'est du grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40 mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble naturellement indiqué pour emmagasiner le trop-plein des eaux du Copaïs; un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il ne paraît pas que cette oeuvre ait jamais été terminée. On dut s'occuper aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par-dessous les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où jaillit le Mélas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au nord-est, dans le golfe de Kokkino, que se trouvent les gouffres principaux. Dans cet angle extrême du lac, véritable Copaïs des anciens, la rivière Céphise, qui vient de traverser la plaine marécageuse dans sa plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord, précisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui leur permettaient de descendre jusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer le lit en cas d'obstruction. De l'entrée des katavothres jusqu'à l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingénieur Cratès, datent de l'époque presque mythique des Myniens d'Orchomène. L'assèchement des marais qui bordent le lac Copaïs et la régularisation des fleuves souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses, attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homériques avaient su mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne s'arrête indécise!