Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces contrées étaient considérées comme en deçà des limites du monde barbare, et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs. Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, Ætoliko, Salona, Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même lui donna son nom. Quant à la ville de Naupacte, appelée Lépante par les Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stratégique à cause de sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin, que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'Anti-Rhium, le château de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux phénomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de l'action contraire des alluvions terrestres et des courants maritimes; ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1,255 mètres de large; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades; actuellement sa largeur a doublé; elle atteint près de 2 kilomètres de promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes; elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs anciens, un peu moins d'un kilomètre.

Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale, et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes, d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette région, la Béotie et l'Attique, le contraste est grand. La première de ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les terrasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer; un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes; et l'eau bleue de la mer Égée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche Orchomène; mais les progrès de la navigation et l'appel du commerce, irrésistible pour les Hellènes, devaient assurer peu à peu le rôle principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, occupait donc une position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle historique.

On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres naturels du commerce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur choix; de là les rapports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade, au lieu de devenir un petit royaume centralisé, s'était constituée en république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses traditions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en richesse commerciale; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en s'unissant avec le Pirée par un chemin de fer, Athènes a repris une importance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité maritime, comme aux jours de sa grandeur antique, alors que, par son triple mur, ses «jambes» appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.

N° 14--ATHÈNES ET SES LONGS MURS.

L'ACROPOLE D'ATHÈNES, VUE DE LA TRIBUNE AUX HARANGUES
Dessin de Taylor d'après un croquis de M. A. Curzon.

Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi tous les chefs-d'oeuvre de l'architecture. À côté de cet auguste débris, sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos, s'élèvent d'autres monuments à peine moins beaux et datant aussi de la grande période de l'art, l'Érechthéion et les Propylées. En dehors de la ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque; ailleurs, près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la magnificence du temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris intéresse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'y rattachent.