Les monts asturiens, surtout ceux qui s'élèvent entre Oviedo et les Pitons d'Europe, sont vénérés de tous les patriotes espagnols. Fort beaux d'ailleurs, car leurs premiers versants sont ombragés de châtaigniers, de noyers, de chênes et, sur les pentes supérieures, les forêts de hêtres et de noisetiers alternent avec les prairies, ils paraissent à l'imagination populaire d'autant plus admirables à voir, qu'ils ont été, aux premiers temps de l'occupation des Maures, la forteresse des chrétiens restés indépendants. De même qu'on signale en Aragon la Peña de Oroel, près de laquelle naquit le royaume de Sobrarbe, on montre ici la montagne d'Ansena, où Pélage fugitif se cachait avec les siens, les forêts de Verdoyonta qu'il parcourait dans ses expéditions de guerre, l'abbaye de Covadonga, qui rappelle ses premières victoires sur l'Islam. Les «Illustres Montagnes», car c'est là le nom qui les distingue officiellement, n'ont pas seulement leurs souvenirs historiques, leurs gracieux villages aux maisons éparses, leurs troupeaux et leur verdure; elles ont aussi dans leurs entrailles le riche trésor de leurs mines de houille, source principale de prospérité pour les Asturies.
Dans leur désordre bizarre, les hauteurs de la Galice, de toutes parts attaquées et rongées parles eaux, n'offrent qu'un petit nombre de chaînons ou cordales que l'on puisse rattacher à un système régulier. Ce sont des masses de roches primitives, arrondies pour la plupart, disposées en petits plateaux de dimensions inégales et dominées çà et là par des buttes qui s'élèvent, en moyenne, à une centaine de mètres au-dessus du niveau général de la contrée, Cependant les chaînons suivent à peu près la même direction que les rivages eux-mêmes, les uns courant de l'ouest à l'est, en prolongement des côtes Vascongades, les autres descendant du nord au sud vers le littoral portugais. Parallèlement au chaînon de Rañadoiro, qui peut être considéré comme la frontière naturelle de la Galice et des Asturies, se développe à l'ouest la Sierra de Meira; puis, de l'autre côté de la grande vallée du Miño, se prolonge un ensemble de groupes montagneux, dont les ramifications septentrionales vont se terminer à l'Estaca de Vares, principal cap angulaire de la Galice, et au cap Ortegal ou cap Nord (Norte-Gal), non loin duquel pyramide le haut Cuadramon. A l'ouest, des massifs orientés transversalement, dans le même sens que les Pyrénées cantabres, vont former les célèbres promontoires de Toriñana et de Finisterre, ou de la «Fin des Terres». Ce cap, que les marins croyaient autrefois le plus occidental de la péninsule Ibérique, semble bien, ainsi que ses homonymes de la France et de l'Angleterre, être la fin d'un monde. Étroite péninsule rocheuse s'avançant en pleine mer à l'ouest de la grande baie de Corcubion, elle élève ses derniers escarpements comme un autel dressé au milieu de la solitude immense des eaux. Là se trouvait un temple des anciens dieux, remplacé depuis par une église vouée à Marie [196].
[Note 196: ][ (retour) ] Altitudes diverses des Asturies et de la Galice;
MONTAGNES DE SANTANDER:
Puerto de Escudo 988 mèt.
» de Reinosa 847 »
Peña Labra 2,002 »
PICOS DE EUROPA:
Peña Prieta 2,529 »
Torre de Cerredo 2,678 »
Village de Potes 299 »
» » Cain (Valdeon) 466 »
MONTS CANTABRES DE L'OUEST:
Peña Ubiña 2,300 »
» Rubia 1,930 »
Pico de Miravalles 1,939 »
» Cuiña 1,936 »
Col de Pajares 1,363 »
» Piedrafita 1,085 »
Cuadramon 1,019 »
Faro 1,155 »
Cabeza de Manzaneda 1,776 »
La côte asturienne, assez régulière en apparence, est entaillée d'un grand nombre de petites baies, ou rias, aux berges rocheuses, où viennent déboucher les rivières torrentielles descendues des Pyrénées cantabres. La faible largeur de la zone littorale ne permet pas à ces estuaires d'entrer profondément dans l'intérieur des terres; plusieurs d'entre eux ne semblent être que de simples bouches fluviales à peine élargies. Sur les côtes de Galice, c'est autre chose. Là le rivage du continent est découpé en golfes sinueux et ramifiés, semblables aux firths de l'Ecosse et aux fjords de la Scandinavie, de l'Islande, du Labrador, par leurs méandres bizarres, leurs eaux profondes, leurs bords escarpés. Ce ne sont pas de simples érosions marines, comme les indentations de la côte de Dalmatie, mais bien des vallées anciennes s'ouvrant largement du côté de l'Océan, qui n'a pas moins de 1,800 mètres de profondeur à une centaine de kilomètres au large.
Quelle est l'origine de ces rias? Faut-il y voir, comme dans les fjords, les lits de glaciers que les alluvions des rivières et de la mer n'ont pas encore eu le temps de combler pendant la période géologique actuelle? En tout cas, c'est un des phénomènes géographiques les plus curieux, que l'existence, sous des latitudes aussi méridionales, de golfes pareils à ceux des côtes voisines de la zone polaire. La ressemblance du sol s'ajoute pour ces contrées à la remarquable similitude du climat. Par une autre analogie, non moins curieuse, il se trouve que la baie de Vigo, et probablement les autres rias de la Galice, golfes écossais égarés sur les côtes de l'Ibérie, possèdent une faune maritime rappelant beaucoup plus les formes des animaux de la Grande-Bretagne que ceux de la Lusitanie: des 200 espèces de testacés qu'y a recueillies M. Mac Andrew, un huitième seulement n'appartient pas à la faune britannique. La présence de cette colonie d'espèces septentrionales, fait auquel il faut ajouter la parenté des plantes entre les montagnes asturiennes et l'Irlande, donne un grand poids à l'hypothèse de Forbes, d'après laquelle une terre de jonction aurait existé, avant la dernière période glaciaire, entre les Açores, l'Irlande et la Galice: le continent aurait disparu, mais les piliers d'angle en subsisteraient encore.
Quoi qu'il en soit, le climat des régions nord-occidentales de l'Ibérie, sur tout le versant extérieur des Pyrénées cantabres et des groupes qui s'y rattachent, a beaucoup de ressemblance avec celui de la Grande-Bretagne. Apportées par les vents de mer, qui viennent, les uns du sud-ouest, avec les contre-alizés, les autres du nord, avec les courants polaires plus ou moins déviés de leur course, les pluies tombent en averses considérables sur les pentes extérieures des montagnes asturiennes: d'un côté l'eau surabonde, tandis qu'à la base de l'autre versant, privé d'humidité, s'étendent les plaines arides de Leon et des Castilles. On n'a pas encore établi, par des mesures précises, quelle est la vallée des Pyrénées cantabres qui d'ordinaire est le plus largement abreuvée; mais on sait que certaines localités des Asturies ont reçu dans l'année plus de 4 mètres et demi d'eau pluviale. Le versant atlantique du plateau d'Ibérie est donc égal, sinon supérieur, par le ruissellement de ses eaux à la pente occidentale des montagnes de l'Écosse et de la Norvége, et à la déclivité méridionale des Alpes suisses. L'étymologie euskarienne que plusieurs linguistes donnent aux Asturies, d'après eux synonyme de «Pays des Torrents», est parfaitement justifiée par les conditions du climat. Si le Tessin est, proportionnellement à son bassin, le fleuve le plus abondant de l'Europe, les torrents qui descendent des neiges de las Peñas de Europa sont ceux qui versent à la mer la masse la plus considérable d'eaux sauvages.
Les pluies tombent en toute saison dans les Pyrénées asturiennes. Les sécheresses prolongées y sont un phénomène des plus rares; cependant il arrive quelquefois, à la fin de l'été, que des semaines se passent sans amener d'averse. L'équinoxe d'automne est toujours accompagné d'une précipitation d'humidité fort abondante, et très-souvent les conflits et les brusques remous de l'air se produisent alors et bouleversent les eaux du golfe de Gascogne: il est peu de mers qui soient plus redoutables dans cette saison; les annales maritimes racontent les drames effrayants qui s'y sont accomplis. Ces tempêtes sont le plus grand inconvénient du climat cantabre; mais la contrée a sur les autres parties de l'Espagne, à l'exception des provinces Vascongades, l'inappréciable avantage de jouir d'une température maritime assez égale, relativement tiède en hiver et fraîche en été. Ce n'est pas le «printemps perpétuel» que vantent les indigènes; mais la succession des saisons y offre du moins une oscillation modérée. A sept ou huit cents kilomètres de distance, les côtes asturiennes et les rivages anglais, qui se regardent par-dessus les mers de Gascogne et de Bretagne, offrent une ressemblance singulière de climat; mais, tandis que le Devonshire et la Cornouaille, exposés au midi, ont une température moyenne plus égale, les campagnes situées à la base des Pyrénées cantabres, quoique tournées au nord, jouissent, grâce à leur latitude méridionale, d'une somme de chaleur plus élevée.
La similitude des climats se révèle aussi dans la grande abondance des vapeurs rampant sur le sol en brouillards épais, pareils à ceux des îles Britanniques: cette forme de nuages est très-fréquente en Galice et dans les Asturies; on lui donne le nom de bretimas. Ces phénomènes météorologiques, si différents de ceux du reste de l'Espagne, ne pouvaient manquer de faire naître des hallucinations dans les esprits superstitieux des Gallegos. Ils se figurent les enchanteurs sous forme de nuveiros, ou chevaucheurs de nuées, volant dans les tempêtes, s'allongeant en nuages ou se rapetissant en nuelles, apparaissant ou s'évaporant à volonté. C'est la nuit surtout que ces esprits aiment à voyager. Parfois les fantômes des morts, tenant des lumières à la main, se font porter par les brouillards de cimetière en cimetière: ses redoutables processions nocturnes sont connues sous le nom d'estadeas ou estadinhas [197].