SANTANDER, ASTURIES ET GALICE.
Le versant océanique des Pyrénées cantabres, à l'ouest des provinces Vascongades, est une région tellement distincte du reste de l'Espagne, qu'on pourrait la comparer à la Bretagne française, ou même à l'Angleterre et à l'Irlande, plutôt qu'aux régions du plateau castillan ou surtout au versant méditerranéen de la Péninsule. Partout on voit se succéder dans une infinie variété les montagnes, les collines, les vallées, les eaux courantes, les bois et les cultures; partout la côte est abrupte, bordée de hauts promontoires et découpée en estuaires où débouchent de rapides cours d'eau; partout le climat est humide et salubre. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique, cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité; elle a presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces péninsulaires, et par suite la population a pu devenir très-nombreuse, proportionnellement à la superficie cultivable du sol. Néanmoins, malgré la grande analogie de toutes les régions du versant cantabre, malgré la ressemblance des terrains, du climat, de l'histoire et des moeurs, le pays, fort étroit relativement à sa longueur, s'est divisé en plusieurs fragments distincts au point de vue de la géographie politique. A l'ouest, l'ancien royaume de Galice groupe ses quatre provinces à l'angle nord-occidental de l'Espagne, de manière à former un grand quadrilatère presque régulier entre l'Atlantique, les frontières du Portugal et les rameaux en éventail des hautes Pyrénées cantabres; les Asturies proprement dites, resserrées entre les montagnes et les eaux du golfe de Gascogne, se sont partagées en deux: d'un côté l'Asturie d'Oviedo, de l'autre celle de Santillana, en partie réunies de nos jours comme circonscription administrative; enfin, à l'est, sur les confins du pays Basque, est le district connu jadis dans le langage populaire sous le nom de «Montagnes de Búrgos et de Santander» ou simplement de «Montagnes». Les Castilles en ont fait une de leurs provinces; mais, géographiquement, Santander est l'intermédiaire naturel entre le pays Basque et les Asturies [195].
Superficie. Population, Pop. kilom.
en 1870.
Santander 5,471 kil car. 241,600 hab. 44
Asturies (actuelles) 10,596 » 610,900 » 58
Galice 29,379 » 1,989,300 » 67
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45,446 kil. car. 2,841,800 hab. 62
A l'ouest de la sierra Salvada et de la dépression dite Valle de Mena, commence cette région des «Montagnes» qui occupe toute la province de Santander de ses massifs et de ses chaînons tortueux, entre lesquels les torrents descendent en brusques sinuosités. Dans cette partie de leur développement, les Pyrénées cantabres, s'il est permis de donner ce nom à l'ensemble désordonné des hauteurs, n'ont en réalité qu'un seul versant, celui qui s'incline vers la mer de Gascogne; du côté méridional, elles s'appuient sur les terres hautes où l'Èbre naissant a creusé son sillon. Ainsi le col ou puerto d'Escudo, qui s'ouvre à travers les monts, directement au sud de Santander, est à près de 1,000 mètres de hauteur au-dessus du littoral, tandis que la déclivité méridionale, jusqu'au plateau de la Virga, est de 140 mètres seulement. Plus à l'ouest, le col de Reinosa, que l'on a utilisé pour la construction du chemin de fer de Madrid au port de Santander, offre un exemple bien plus curieux encore de cette forme du relief montagneux. En cet endroit, un seuil presque imperceptible sépare les plateaux de l'espèce d'escalier qui descend vers la côte cantabre; il suffirait de creuser un canal de 2 kilomètres de long sur une profondeur de 18 mètres pour jeter les eaux de l'Èbre dans la rivière de Besaya, qui les porterait dans l'Atlantique, au port de San Martin de Suances. Il n'est pas étonnant que ce seuil, situé à l'endroit où le passage de l'Èbre n'oppose aucun obstacle, et où les voyageurs descendus des hautes plaines du Duero peuvent gagner de plain-pied le versant maritime, soit devenu le grand chemin des Castillans vers la mer Cantabre. C'est par là qu'ils ont trouvé le débouché naturel de leur commerce, et par suite la province de Santander leur a paru de bonne prise au point de vue administratif et politique. De même que chaque puissance riveraine d'un fleuve cherche à s'emparer de ses bouches, de même les populations des plateaux essayent de se rendre maîtres des chemins les plus faciles qui les mettent en communication avec la mer.
Mais, immédiatement à l'ouest de la dépression de Reinosa, les montagnes prennent un autre aspect et se dressent en hauts massifs présentant aussi vers le midi des escarpements considérables. Des sommets de plus de 2,000 mètres d'élévation montent jusque dans la zone des longues neiges hivernales. La Peña Labra domine un premier massif, d'où les eaux rayonnent dans tous les sens; à l'est l'Èbre, au sud le Pisuerga, au nord le Nansa, ou Tina Menor, au nord-ouest un torrent qui va déboucher dans l'estuaire ou ria de Tina Mayor. Plus à l'ouest, la Peña Prieta, dont les neiges alimentent le Carrion et l'Esla, dépasse 2 kilomètres et demi de haut; c'est une des grandes cimes pyrénéennes. Elle s'appuie de tous les côtés sur de puissants contre-forts et se relie au nord par une crête intermédiaire à un massif plus considérable encore, qui porte le nom, à coïncidence bizarre, de Picos de Europa, ou de «Pitons d'Europe», peut-être d'origine euskarienne. La montagne appelée Torre de Cerredo est la cime dominatrice de ce groupe, le troisième de l'Espagne par son élévation, car il n'est dépassé que par les géants de la sierra Nevada et des Pyrénées centrales. Des amas de neige dure se conservent dans les creux des ravins tournés vers le nord, et même il s'y trouverait de véritables glaciers, alimentés par les neiges abondantes qu'amènent en hiver les vents de mer. Ce serait un exemple remarquable de l'influence prépondérante qu'exercé l'humidité dans la formation des glaciers, car sur des montagnes de même hauteur situées plus au nord on ne trouve point de champs de glace.
La vallée de la Liebana, ou de Potes, qui s'ouvre comme une immense chaudière à la base orientale des Pitons d'Europe, est peut-être la plus remarquable de la Péninsule par sa profondeur relative et sa disposition en forme d'entonnoir. A l'ouest, au sud, à l'est, elle est entourée d'escarpements dont la crête atteint ou dépasse 2,000 mètres; au nord, un chaînon transversal, ne laissant aux eaux de la Liebana qu'un étroit défilé de passage, réunit le massif de la Peña Sagra aux montagnes d'Europe. Telle est la rapidité des escarpements intérieurs, que le village de Potes, situé au fond de cette espèce de gouffre, est à une altitude moindre de 300 mètres relativement au niveau de la mer. D'ailleurs la zone montagneuse de Santander et des Asturies, plus encore que celle du pays Basque, présente un grand nombre d'arêtes parallèles à l'axe général des Pyrénées et au rivage de la mer Cantabre; les monts de roches secondaires, triasiques, jurassiques, crétacés, se sont disposés en murailles au devant des hautes montagnes de schistes siluriens soulevés par le noyau de granit. Il en résulte que les rivières ont un cours très-inégal et tourmenté. Au sortir des vallons supérieurs, où elles forment d'admirables cascades, elles se jettent de droite et de gauche et longent la base des montagnes pour chercher une issue: quelques-unes même, entre autres l'Ason, entre Bilbao et Santander, n'ont pu se creuser de défilé à ciel ouvert; elles s'échappent par les cavernes des remparts qui les arrêtent, et reparaissent de l'autre côté, après un cours souterrain plus ou moins long.
Au delà des montagnes d'Europa, la hauteur de la crête s'abaisse et celle-ci présente même des passages inférieurs à 1,500 mètres en altitude. Les deux vallées, en forme de gouffres, de Valdeon et de Sajambre, analogues à celle de la Liebana, quoique moins grandes, s'ouvrent entre la sierra pyrénéenne proprement dite et un chaînon parallèle que projettent au nord las Picos de Europa. C'est ce dernier chaînon que traversent les eaux torrentielles pour aller se jeter dans la mer des Asturies; mais sa hauteur moyenne est fort considérable et c'est à bon droit que les âpres vallées supérieures ont été rattachées à la province de Léon, avec laquelle elles ont des communications plus faciles qu'avec la partie basse de leur propre bassin fluvial; à l'ouest de ces citadelles de montagnes, la crête des Pyrénées cantabres reprend une assez grande régularité, comparable à celle des Pyrénées françaises. S'éloignant graduellement de la côte, la chaîne, dont quelques cimes ont plus de 2,000 mètres, s'infléchit peu à peu vers le sud-ouest jusqu'aux frontières de la Galice, où elle prend la direction du sud, comme pour former une courbe concentrique à celle du rivage de la mer. Là elle perd complètement sa disposition de sierra régulière; elle se ramifie dans tous les sens en un grand nombre de chaînons secondaires et de contre-forts qui, sous divers noms, vont se terminer aux promontoires de la côte ou se rattacher à d'autres systèmes montagneux. Dans leur ensemble, les crêtes diminuent graduellement de hauteur en se rapprochant de la Galice. C'est au sud du Sil et du Miño seulement que les monts se redressent en grands massifs, la Peña Negra, la Peña Trevinca, la Cabeza de Manzaneda et autres groupes, qui vont rejoindre les chaînes du Portugal.