Les Galiciens du littoral partagent leur temps entre la culture du sol et la pêche. Pendant la saison, plus de 20,000 hommes, disposant de trois à quatre mille embarcations, tendent leurs madragues et d'autres filets de moindres dimensions dans les baies, si riches en sardines, de la Corogne, de Muros, d'Arosa, de Pontevedra, de Vigo. Le poisson capturé est porté dans les ateliers de salaison de la côte, où des femmes et des enfants aux gages des propriétaires de pêcheries emplissent de sardines pressées jusqu'à 35,000 boucauts par an. La consommation locale est énorme, et, dans les années normales, l'Amérique seule demande jusqu'à 17,000 tonnes de sardines au port de la Corogne.
La répartition du sol entre un plus grand nombre de mains et la bonne utilisation des richesses de la mer sont absolument indispensables pour que la Galice puisse nourrir convenablement sa population considérable, de beaucoup supérieure en densité à celle du reste de l'Espagne. Ainsi, la province de Pontevedra est, à superficie égale, trois fois plus peuplée que tout le territoire de l'État, et dépasse d'un tiers la province même de Madrid. Et pourtant la Galice n'a ni grandes villes, ni routes nombreuses et bien construites, ni riches industries manufacturières! Le voisinage de la mer, les facilités de la pêche, la douceur et l'égalité du climat ne suffisent point à expliquer l'exubérance de la population. Si les Astures et les Gallegos n'émigraient en véritables foules pour aller chercher à l'étranger le pain qu'ils ne trouvent pas dans leur patrie, la famine ne manquerait pas de les décimer et de rétablir ainsi l'équilibre entre les subsistances et les consommateurs. Les familles essaiment constamment vers Lisbonne, Madrid et les autres grandes villes du Portugal et de l'Espagne. Les Gallegos sont les Auvergnats de la Péninsule. Très-âpres au gain, très-économes des deniers amassés, se défendant les uns les autres avec un grand esprit de corps, ils arrivent à monopoliser certaines professions, et nombre d'entre eux parviennent à la richesse, après avoir commencé la vie comme manouvriers ou comme porteurs d'eau.
Ceux qui reviennent dans leurs foyers, presque toujours plus à leur aise qu'au départ, et du moins plus riches d'expérience et d'idées, se trouvent être les véritables civilisateurs de ces régions éloignées, dont la population croupissait naguère dans une ignorance sans bornes et dans une misère sordide. C'est peut-être à l'extrême saleté des masures, de même qu'à une nourriture où domine trop le poisson, que la Galice doit d'être encore, seule parmi toutes les autres provinces de l'Espagne, visitée par la lèpre et l'éléphantiasis. Cette dernière maladie est de beaucoup la plus redoutée; à une époque peu éloignée de nous, la loi ordonnait que les cadavres des malheureux morts de cette affreuse lèpre fussent brûlés et que les cendres en fussent jetées au vent. Une superstition générale voulait que le fléau fût infectieux même après la mort de la victime, et que celle-ci, déposée dans un cimetière, communiquât sa maladie à tous les corps voisins.
L'amélioration matérielle la plus urgente serait de rattacher définitivement la Galice et les Asturies à Madrid et au reste de la Péninsule par des voies de communication faciles. Au milieu du siècle dernier, on construisit de Madrid à la Corogne une fort belle route militaire, que l'on disait plaisamment avoir été pavée d'argent, tant elle en avait coûté au trésor; mais cette route ne suffit plus et il serait grand temps de surmonter la sierra de Leon et les diverses ramifications terminales des Pyrénées cantabres par un chemin de fer atteignant enfin les bords de l'Océan. Depuis longtemps la ligne est tracée, mais on sait pour quelles raisons politiques et financières elle attend encore son achèvement. De même, le chemin de fer de Leon à Oviedo, qui parcourt le bassin houiller de Mieres, et qui doit fournir un jour à l'industrie du centre de l'Espagne l'aliment qui lui est indispensable, est encore arrêté par la masse des Pyrénées, au-dessous du col de Pajares. La seule voie de fer que la capitale ait allongée comme un bras vers les côtes de la Cantabrie est celle qui se dirige vers le port de Santander par la haute vallée de l'Èbre et le col de Reinosa. Quant aux chemins de jonction qui réuniront un jour les extrémités des lignes rayonnantes en suivant le pourtour de la Péninsule, c'est à peine si l'on peut dire qu'ils soient déjà projetés. De Tuy à la Corogne, il faudra se contenter pendant longtemps encore d'une simple route de voitures; la partie du littoral tournée vers la mer Cantabre, du Ferrol à Santander, n'a pas même sur tout son développement ce premier outillage de civilisation que donne un chemin carrossable. En maints endroits, il faut encore longer la côte par un sentier étroit et périlleux, escaladant les promontoires et remplacé dans les vallées torrentielles par des gués où l'on saute de pierre en pierre.
L'étroitesse du littoral cantabre, l'excellence des ports et les importantes ressources que donne la pêche, ont fait bâtir au bord de la mer la plupart des centres de population des Asturies. Immédiatement à l'ouest des provinces Vascongades se trouvent les petites villes maritimes de Castro-Urdiales, de Laredo, de Santoña, souvent choisies comme lieux de rassemblement pour les flottilles pendant les guerres civiles qui ont eu la Biscaye pour théâtre. La rade de Santoña, célèbre par son excellent poisson, est l'un des havres naturels les plus commodes et les mieux abrités de la Péninsule; lorsque Napoléon donna l'Espagne à son frère Joseph, il en excepta la seule place de Santoña et il y fit commencer des travaux de défense qui l'auraient transformé en un Gibraltar français, faisant équilibre au Gibraltar anglais. Depuis, des projets analogues ont été repris par le gouvernement espagnol, mais ils n'ont reçu qu'un commencement de réalisation.
Fort importante en temps de guerre, Santoña mériterait aussi d'être, en temps de paix, un centre actif de commerce; mais tout le mouvement des échanges de la contrée a été accaparé par la ville de Santander, dont le port offre également un excellent mouillage et possède, en outre, dans ses nouveaux quartiers conquis sur les bas-fonds de la baie, les avantages d'un bon aménagement intérieur en quais, darses, chantiers et magasins. Comme débouché naturel des Castilles, Santander jouit d'un véritable monopole commercial pour l'exportation des farines de Valladolid et de Palencia, des laines dites sorianas et leonesas à cause des pays d'où on les expédie. Santander reçoit aussi, de Cuba et de Puerto-Rico, une grande quantité de denrées coloniales dont elle alimente le centre de l'Espagne, et ses commerçants, indigènes et étrangers, sont en relations constantes d'affaires avec la France, l'Angleterre, Hambourg et la Scandinavie. Elle dispute à Bilbao, à Valence et à Cádiz le troisième rang comme ville d'échanges avec l'extérieur [199].
[Note 199: ][ (retour) ] Mouvement des échanges, en 1867: 67,600,000 fr.
A l'extrémité supérieure de la baie se trouvent des chantiers de construction qui eurent jadis une grande importance; mais l'établissement est déchu, et maintenant c'est à la fabrication des cigares que l'État emploie, dans la ville de Santander, le plus grand nombre de mains. Parmi les causes qui ont aidé au développement du port, il faut en signaler une dont il n'y a point lieu de féliciter l'Espagne: cette cause est la fréquence des guerres civiles qui ont dévasté les provinces Vascongades et forcé le mouvement des échanges entre l'Espagne et la France à faire le grand détour à l'ouest du pays Basque. Il est arrivé, chose bizarre, que, malgré sa frontière limitrophe de plus de quatre cents kilomètres de longueur, la France n'ait eu, en dehors des voies de la Méditerranée, qu'un seul chemin libre vers l'Espagne, celui de Santander. En été, des centaines de familles, de Madrid et des autres villes de l'intérieur, viennent prendre les bains de mer sur la plage du Sardinero, au nord de la petite péninsule de Santander. En outre, des sources thermales fréquentées, sulfureuses et sodiques, Alceda, Ontaneda, las Caldas de Besaya, jaillissent dans les vallons des montagnes qui s'élèvent au sud.
Au delà du port de Santander, sur un espace de 150 kilomètres, ne se trouvent, jusqu'à Gijon, que des villages maritimes sans importance, San Martin de la Arena, port de la petite ville déchue de Santillana, San Vicente de la Barquera, Llanes, Rivadesella, Lastres. Gijon, qui possède une très-grande manufacture de tabacs, n'est pas non plus une ville considérable, quoiqu'elle ait été la cité de Pélage et la capitale de toute l'Asturie; mais elle est le port d'expédition des houilles que lui apporte le chemin de fer de Langreo, et elle partage avec la petite ville d'Aviles, située de l'autre côté du haut Cabo de Peñas, l'avantage d'être le faubourg maritime d'Oviedo.