Depuis les grands événements qui ont inauguré le dix-neuvième siècle, les Espagnols, secoués de leur torpeur, ont vécu dans la lutte incessante, comme au milieu des flammes. Pourtant le pays, malgré des reculs momentanés, a gagné, chaque décade, en population, en industrie, en richesse. Il est vrai que les statistiques précises ne sont pas nombreuses; depuis la révolution de 1868 surtout, aucune évaluation sérieuse n'a été faite en Espagne: les gouvernements éphémères qui se sont succédé n'ont publié que des chiffres trompeurs ou très-vaguement approximatifs: c'est par l'examen et la discussion de rapports partiels que l'on doit tenter d'arriver à la connaissance sommaire des choses.
En premier lieu, le travail est beaucoup plus respecté qu'il ne l'était jadis; tandis que les couvents se vidaient, les usines s'emplissaient. Il est vrai que, grâce à la solidarité industrielle et commerciale des peuples modernes, l'initiative du travail est en grande partie venue de l'étranger. L'Espagne est redevable à la France, à l'Angleterre, à la Belgique, d'une part très-considérable du développement de sa prospérité matérielle. Non-seulement elle a reçu des ingénieurs, des chimistes, des ouvriers en foule; mais c'est par milliards que l'argent des autres nations d'Europe est venu s'appliquer à l'exploitation de ses ressources de toute espèce. La Belgique et la France ont, à elles seules, prêté à l'Espagne plus d'un milliard et demi de francs, avec un espoir de gain qui ne s'est réalisé que dans un petit nombre d'entreprises, mais qui n'en a pas moins enrichi le pays d'une manière permanente et l'a rapproché du niveau industriel des autres contrées de l'Europe occidentale. Les Anglais ont donné la plus vive impulsion aux progrès agricoles en demandant aux Andalous leurs vins exquis, aux Castillans leurs blés et leurs farines, aux Galiciens leurs bestiaux; ce sont eux aussi qui ont le plus contribué à restaurer le travail des mines en Espagne en exploitant les immenses richesses métallifères du district de Huelva, de Linarès, de Carthagène, de Somorrostro et d'autres régions du littoral maritime et du bord des fleuves. Pour l'industrie proprement dite, les Français ont été les initiateurs les plus actifs de l'Espagne, en fondant et en soutenant de leurs capitaux de nombreuses manufactures dans la Catalogne, à Valence et dans les provinces Basques, et en fabriquant une grande partie de l'outillage industriel des autres provinces. Enfin, c'est aux capitalistes et aux ingénieurs de toute nationalité que l'Espagne doit les lignes de bateaux à vapeur qui forment une sorte de guirlande aux mailles nombreuses sur tout le pourtour du littoral, et son réseau de chemins de fer, encore inachevé, mais déjà fort considérable, puisqu'il rayonne de Madrid vers dix cités du littoral péninsulaire, Barcelone, Valence, Alicante, Carthagène, Málaga, Cádix, Lisbonne, Santander, Bilbao, Saint-Sébastien [202]. C'est grâce à l'appui de ses soeurs d'Europe que la nation espagnole a pu triompher de ces obstacles matériels qui séparaient les provinces de la Péninsule les unes des autres et leur donnaient des intérêts tout opposés, cause inéluctable de dissensions et de guerres civiles. Déjà les petites villes de l'intérieur de l'Espagne commencent à changer de physionomie. Naguère elles témoignaient du long sommeil de la nation pendant les trois derniers siècles par l'immuable gravité de leur aspect; on s'y trouvait comme transporté en plein moyen âge: les places, les rues, les maisons à grilles ouvragées, rien n'était changé. De nos jours, la transformation s'opère graduellement sous l'influence des conditions économiques et de tout le milieu nouveau des moeurs et des idées.
[Note 202: ][ (retour) ] Évaluation approximative de la production de l'Espagne:
Agriculture 2,000,000,000 fr.(?)
Mines (1871) 156,775,000 »
Industrie, d'après Garrido 1,587,000,000 »
Commerce extérieur (1874):
Importation 382,000,000 fr.
Exportation 403,100,000 » 785,100,000 »
Flotte commerciale (1874) 509,800 tonnes
Développement des lignes de chemins de fer 5,600 kil.
Au point de vue intellectuel, les progrès de l'Espagne ont été plus rapides. Certes, l'ignorance est encore bien grande, notamment sur les plateaux des Castilles; l'école y est encore bien peu respectée; plusieurs villes populeuses n'ont pas même un libraire; des catéchismes et des almanachs sont toute la littérature des campagnes. Mais la part que l'Espagne a prise au mouvement des lettres et des arts pendant ce siècle prouve suffisamment que le pays de Cervantes et de Velazquez peut se replacer au rang qui lui convient parmi les autres contrées de l'Europe. Pour les oeuvres de la science proprement dite, les Espagnols ont été plus en retard. Il faut constater qu'avec toutes leurs qualités d'intelligence et l'action considérable qu'ils ont exercée sur le monde, les chrétiens d'Espagne n'ont fourni à la civilisation qu'un seul homme, l'Aragonais Michel Servet, dont les oeuvres scientifiques aient fait époque dans l'histoire du progrès. Mais si les Castillans et les autres Espagnols n'ont eu qu'un rôle de bien peu d'importance dans la marche des connaissances humaines, les Arabes du Guadalquivir ont été longtemps de véritables initiateurs. Pendant quelques générations ils ont été les maîtres et les éducateurs de l'Europe en astronomie, en mathématique, en mécanique, en médecine, en philosophie: l'ingratitude et la mauvaise foi ont seules pu leur contester ce mérite. C'est un Arabe d'Espagne, Alhazen, qui découvrit le phénomène de la réfraction atmosphérique et la décroissance de densité de l'air en proportion des altitudes; un autre Arabe de Séville a donné son nom à la science de l'algèbre; des physiologistes de Cordoue connaissaient déjà bien des faits d'histoire naturelle qu'on a retrouvés avec étonnement dans leurs écrits après les avoir découverts à nouveau tout récemment. Le génie inventif des musulmans d'Espagne se réveillera peut-être un jour chez leurs descendants: c'est assez de plusieurs siècles de sommeil!
Il est à désirer aussi que l'adoucissement des moeurs accompagne le progrès des intelligences [203]. C'est un véritable scandale que la «noble science de la tauromachie» ait encore tant d'adeptes et que les fêtes par excellence soient des massacres d'animaux, rendus plus émouvants par le péril imminent de l'homme qui fait office de boucher. Quoi qu'en disent les amateurs de la «couleur locale», les courses de taureaux, de même que les combats de coqs, suivis avec tant de passion par les Andalous, sont des amusements indignes, et la fière Espagne se devrait à elle-même d'en avoir honte: on rougit de voir des hôpitaux, comme celui de Valence, institués pour soulager l'humanité souffrante, exploiter pour leur propre compte des arènes d'où les hommes, blessés ou morts, sont emportés sur des civières sanglantes. Il est grand temps que ces jeux barbares disparaissent comme ont disparu les «actes de foi», qui consistaient à brûler des hommes et que l'on venait de toutes parts contempler avec une joie frénétique. Du reste, il paraît qu'en dépit des journaux spécialement consacrés à la noble science du toreo, les traditions du «grand art» se perdent; les toreros s'en vont; l'école de tauromachie, fondée à Séville en 1830, n'a pu se soutenir; à Barcelone, la ville joyeuse par excellence, les courses n'attirent plus les spectateurs; la plupart des grands cirques, à l'exception de celui de Madrid, ne s'ouvrent que deux ou trois fois par an. Le respect de la vie des animaux, sans lequel la vie des hommes est elle-même tenue pour peu de chose, semble faire des progrès parmi les Espagnols; mais hélas! que de sauvages retours vers la guerre et ses violences, les meurtres et les égorgements en masse.
[Note 203: ][ (retour) ] Statistique approximative de l'instruction en Espagne, en 1870:
Sachant Sachant Ne sachant
lire et écrire lire seulement ni lire ni écrire
Hommes 2,414,000 317,000 5,035,000
Femmes 716,000 389,000 6,803,000
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Total 3,130,000 706,000 11,838,000
L'Espagne a le bonheur d'être débarrassée depuis une ou deux générations d'une grande cause d'affaiblissement matériel et moral: elle n'a plus son immense empire du Nouveau Monde. Argentins, Chiliens, Péruviens, Colombiens, Mexicains ont secoué l'intolérable joug du monopole castillan; ils se sont constitués en républiques indépendantes. La métropole a été ainsi déchargée du soin de «faire le bonheur de ses peuples d'outre-mer»; elle n'a plus eu à y maintenir l'inquisition, l'esclavage, les monopoles commerciaux, les castes et les privilèges; on l'a dispensée du soin d'y entretenir des armées et d'en extorquer des impôts. Il est vrai que les anciennes colonies, devenues autonomes, ont eu à passer, depuis leur émancipation, par de terribles crises de révolutions et de contre-révolutions; la transition du régime colonial à celui de la liberté s'est accomplie très-péniblement dans plusieurs des nouvelles républiques; mais, en somme, elles ont grandement progressé en population, en richesse, en activité commerciale, en importance économique, depuis qu'elles se sont chargées de veiller elles-mêmes au soin de leurs propres destinées. La mère-patrie et les colonies-filles ont également gagné à la rupture du lien de force qui les rattachait l'une aux autres.