Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de montagnes [11]. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins lacustres de l'intérieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios Petros, sont des schistes cristallins et des marbres métamorphiques. Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers les roches supérieures.
[Note 11: ][ (retour) ] Altitudes du Péloponèse:
Hauteur moyenne de la Péninsule. 600 mètres.
Cyllène (Ziria) 2,402 ----
Monts Aroaniens (Khelmos) 2,361 ----
Erymanthe (Olonos) 2,118 ----
Artemision (Malevo) 1,672 ----
Parnon (Hagios Petros) 1,937 ----
Lycée (Diaforti) 1,420 ----
Ithôme 802 ----
Taygète 2,408 ----
Arachneion (Argolide) 1,199 ----
Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la petite péninsule de Methana, se trouvent des volcans modernes, entre autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents du foyer sous-marin qui s'étend au sud de la mer Égée par les îles de Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité volcanique ne s'est point encore calmée.
Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en maints endroits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est par cette élévation, et non pas seulement par l'apport des alluvions fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de l'Achéloüs et la formation des rivages de l'Élide qui ont annexé au continent quatre îlots rocheux. En d'autres endroits, principalement dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait constatés, puisque la péninsule d'Élaphonisi s'est changée en île; mais là aussi les alluvions des rivières ont grandement empiété sur les eaux de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de Strabon. De même, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.
Les roches calcaires de l'intérieur du Péloponèse ne sont pas moins riches que la Béotie et que les régions occidentales de toute la péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous les herbes et les cailloux; les autres sont de larges portes, des cavernes où l'on peut suivre le ruisseau dans son cours souterrain. En hiver, des oiseaux sauvages, postés près de l'entrée, attendent en foule la proie que vient leur apporter le flot; en été, les renards et les chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie dans les fissures du plateau reparaît en sources ou kephalaria (kephalouryris); toujours clarifiée et d'une température égale à celle du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La géographie souterraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il soit possible de préciser partout à quels katavothres d'en haut correspondent les kephalaria d'en bas.
Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est ainsi que la plaine du Pheneos ou de Phonia, ouverte comme un large entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour assainir la plaine et dégorger les entonnoirs; maintenant on se contente de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.
A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches d'Hercule: c'est le Stymphale, alternativement nappe lacustre et campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier. Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied d'une falaise, mais au fond même du lac: il engloutit à la fois les eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger par les exhalaisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au bord de la mer en flots cristallins.
Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des lacs temporaires; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que les inondations complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.