La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse, qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses: c'est dans les profondeurs que passe le ruisseau permanent, dérobé à tous les regards, et là où il apparaît enfin à la surface, il est presque partout trop tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride, plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Attique; c'est un sol toujours desséché, avide d'eau comme un crible: de là la fable antique du tonneau des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à irriguer, le rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou «l'Aimable», ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de Stymphale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un gouffre dit «insondable» où nagent d'innombrables tortues, et s'étalent en marécages pleins de serpents venimeux: ce sont les kephalaria ou «têtes» de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à «capter», comme diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre ferme; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents mètres du rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs, n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de Mantinée: lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de largeur.

Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées méridionales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans quelque déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans le golfe de Marathonisi; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de la plage. Par contre, le Vasili-Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de la base d'un rocher, à une petite distance à l'ouest de l'Eurotas, et dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une masse d'eau considérable et sa bouche reste toujours largement ouverte. Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser remonter jusqu'à une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant: mais c'est aux puissantes sources d'Ilagios Floros, fournies par les montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines, qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le véritable fleuve: la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est celle que les anciens appelaient la "Bienheureuse" à cause de sa fécondité.

Les régions occidentales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était célébré par les Grecs à l'égal du Pénée de Thessalie, à cause de la limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains provenant des gouffres du plateau central: c'est dans le Ladon que se versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs d'Orchomène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés. D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous la mer pour reparaître en Sicile près de son amante, la fontaine d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait à peine un prodige aux yeux des Grecs.

A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon, les campagnes riveraines: c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières celle dont le cours a subi le plus de changements. Jadis elle s'épanchait au nord du promontoire rocheux de Chelonatas, tandis que de nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de cours; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre; de nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les anciens Triphyliens venaient rendre un culte à la «Mort sereine», les coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, «la première née des sources d'Arcadie et la nourrice de Jupiter», font de cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le plus de bonheur à parcourir.

Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un simple pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart transversal de montagnes, «l'île de Pélops» devait naturellement, à une époque où les obstacles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie de peuples indépendants: l'isthme restait un chemin libre pour le commerce, mais il se fermait devant l'invasion.

A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la contrée. Tout le plateau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus, comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux, les peuplades des diverses vallées restaient dans l'isolement, et lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout à fait secondaire; ses habitants, incapables de défendre leur pays ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à l'esclavage s'ils n'avaient réussi à se mettre sous la protection de tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles, venaient pendant quelques jours de fête oublier leurs rivalités et leurs haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre: aussi les Argiens purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à l'époque homérique, c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du littoral et de la malheureuse Hélos; puis, du haut des rochers du Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie. Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien distinct et protégé par de hauts remparts de montagnes; aussi les Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin; tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance pour servir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la «salle de danse de Mars», fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée et de Mantinée.

Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux rivages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère essentiellement continental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses populations: aux temps antiques, les Péloponésiens furent beaucoup plus montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer les deux mers, et sur quelques points isolés du littoral, notamment dans l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle part incitées au commerce maritime; dans leurs hautes vallées de montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander toutes leurs ressources à l'industrie pastorale et à l'agriculture. L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord «Pays des Ours», est resté celui des contrées champêtres par excellence; on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâturages. De même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent longtemps leurs moeurs de guerriers et d'agriculteurs, et s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. «Lorsque les Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du peuple qui l'occupait».