ILES IONIENNES

L'île de Corfou, située au large des côtes de l'Épire, l'archipel céphalonien, qui se trouve à l'ouest de la Grèce continentale et péninsulaire, enfin l'île de Cythère, que battent à la fois les flots de la mer Ionienne et ceux de la mer Égée, ont eu depuis un siècle les plus singulières vicissitudes politiques. Seule parmi toutes les dépendances naturelles de la péninsule des Balkhans, Corfou avait eu le bonheur de repousser tous les assauts des Mahométans et de rester terre européenne, grâce à la protection de la république de Venise. Lorsque celle-ci fut livrée à l'Autriche par Bonaparte, en 1797, Corfou et les îles Ioniennes furent occupées par les Français. Quelques années après, les Russes on devenaient les véritables maîtres, quoiqu'ils eussent fait, semblant d'y organiser une sorte de république aristocratique sous la suzeraineté de la Turquie. En 1807, les Français, reprenaient possession des îles Ioniennes pour se les voir, arrachées successivement par les Anglais, à l'exception de Corfou, qu'ils gardèrent jusqu'en 1814. Sous le nom de «république Sept-insulaire» les îles Ioniennes devinrent alors des espèces de fiefs que des familles de grands propriétaires terriens gouvernaient au nom de l'Angleterre et avec l'appui de ses troupes. Deux fois la constitution octroyée par les Anglais dût être modifiée dans un sens plus démocratique, mais le patriotisme grec des Sept-insulaires ne voulut s'accommoder à aucun prix de la suzeraineté de là Grande-Bretagne. Celle-ci se résolut enfin à lâcher sa conquête, et les populations des Sept-Iles, rendues à leurs affinités, naturelles, s'annexèrent à la Grèce, dont elles forment les communautés lés plus avancées en instruction, en bien-être et en activité. Sans doute, en accordant la liberté à ses sujets ioniens, l'Angleterre a consulté son propre intérêt, mais elle a eu l'intelligence de le comprendre; elle a reconnu que l'influence morale est supérieure à la force des canons, et c'est avec une parfaite bonne grâce, qu'elle a cédé. Non-seulement elle a rendu Cythère et l'archipel de Céphalonie, où elle n'avait que des intérêts commerciaux, mais elle a également livré la citadelle de Corfou, qui lui permettait de commander l'entrée de l'Adriatique, comme elle domine celles de la Méditerranée, de la mer de Sicile et de la mer Rouge. C'est là une politique de magnanimité qui n'a pas encore trouvé beaucoup d'imitateurs parmi les gouvernements du monde, et que l'Angleterre elle-même aurait l'occasion d'appliquer-en mainte autre partie de la terre!

CORFOU
Dessin de E. Grandsire d'après un croquis fait sur nature.

De tout temps Corfou, la Korkyra des Grecs et la Corcyra des Romains, a été la plus importante des îles Ioniennes, grâce au voisinage de l'Italie et aux avantages commerciaux que lui procuraient son excellent port et sa grande rade, pareille à un vaste lac. D'après les habitants, qui aiment à citer le témoignage de Thucydide, Corfou serait cette île des Phéaciens dont parle l'Odyssée; ils disent même avoir retrouvé dans la fontaine de Kressida le ruisseau où la belle Nausicaa lavait le linge de son père, et les beaux jardins où la foule se promené le soir près de la ville portent le nom de jardins d'Alcinoüs. De toutes les îles Ioniennes, Corfou est la seule qui ait une petite rivière, le Messongi, dont les eaux ne se dessèchent pas en été et que l'on peut remonter à une petite distance en barque. Les collines, placées comme un écran devant les plaines de la basse Épire, sont exposées à toute la force des orages qu'apporte le vent du sud-ouest, et reçoivent une grande quantité d'eau de pluie: aussi la végétation est-elle fort riche; les orangers, les citronniers s'étendent autour de la ville en odorants bosquets, les vignes et les oliviers cachent de leurs pampres et de leur feuillage les roches grisâtres des collines, d'opulentes moissons de blé ondulent dans les plaines, que parcourent des routes bien tracées. Malheureusement, Corfou est très-exposée au vent du sud-est, qui souvent n'est autre que le sirocco; c'est là ce qui diminue beaucoup ses avantages comme station d'hiver pour les malades.

La ville, située sur une péninsule triangulaire, en face de la côte d'Épire, est la plus considérable et la plus commerçante de l'ancienne république Ionienne: c'est aussi une puissante forteresse, que tous ses possesseurs, Vénitiens, Français, Russes, Anglais, ont successivement travaillé à rendre imprenable. De ses bastions on jouit d'une vue fort belle, bien inférieure toutefois au tableau que l'on contemple du haut du mont Pantocrator ou «Dominateur», lorsque le temps est favorable, on peut apercevoir par-dessus le détroit jusqu'aux montagnes d'Otrante, en Italie. La proximité de cette péninsule, les relations de commerce, les traditions laissées par la domination de Venise ont fait de Corfou une ville à demi italienne, et de nombreuses familles appartiennent à la fois aux deux nationalités par l'origine et par le langage; c'est vers 1830 seulement que l'italien cessa d'être la langue officielle de l'île et de tout l'archipel. Au milieu de la population cosmopolite qui se presse dans les murs de la cité, on remarque aussi beaucoup de Maltais, porte-faix et jardiniers, qui avaient suivi dans l'île leurs maîtres britanniques.

Corfou possédait jadis la ville de Butrinto et quelques-uns des villages situés en face sur la côte d'Épire; mais un gouverneur anglais en fit présent au terrible Ali-Pacha et maintenant les seules dépendances de l'île sont les îlots environnants: au nord Fano, Samathraki, Merlera; au sud Paxos, aux falaises percées de grottes, Antipaxos dont les roches suent l'asphalte. Paxos produit, dit-on, la meilleure huile de toute la Grèce occidentale.

Leucade, Céphalonie, Ithaque, Zante et quelques îlots voisins se déploient en un archipel gracieusement recourbé au devant du golfe de Patras, le long des côtes d'Acarnanie et d'Élide. Ensemble, ces îlots constituent une chaîne de montagnes calcaires alternativement lavées par les pluies et brûlées par le soleil. Leurs vallons cultivés produisent, comme ceux de Corfou, des oranges, des citrons, des raisins de Corinthe, du vin, de l'huile, qui sont l'objet d'un commerce assez actif. Par leurs habitants, ces îles ressemblent également à leurs voisines du nord; l'élément italien, sauf à Ithaque, se trouve assez fortement représenté dans la population grecque.