Leucade ou «la Blanche», ainsi nommée de l'éclat de ses promontoires crétacés, est, en réalité, une dépendance du continent. Les anciens lui donnaient le nom d'Acté ou «Péninsule» et racontaient que des colons corinthiens l'avaient changée en île en creusant un canal à travers l'isthme de jonction. L'examen des lieux ne confirme point cette légende. Il est probable que les Corinthiens, comme naguère les Anglais, n'eurent qu'à ouvrir une fosse de navigation dans la lagune qui sépare l'île du continent et dont la profondeur ne dépasse pas soixante centimètres: si la mer Ionienne avait des marées, l'île de Leucade, comme Noirmoutiers, sur les côtes de France, se changerait deux fois par jour en péninsule. Un pont dont il reste d'importants débris, unissait jadis les deux rivages par-dessus l'étroit chenal qui s'ouvre au sud de la lagune; au nord, un îlot, portant la chapelle et la forteresse de Sainte-Maure, dont le nom est souvent attribue à l'île de Leucade elle-même, garde l'entrée du canal. C'était naguère le seul endroit de la Grèce occidentale où se trouvât un bosquet de dattiers. Un magnifique aqueduc de deux cent soixante arches, servant aussi de chaussée, réunissait la forteresse à la ville d'Amaxiki, principal port et capitale de Leucade; mais ce monument de l'industrie turque, élevé sous le règne de Bajazet, a été fort endommagé par les tremblements de terre. On pourrait croire qu'au milieu des salines et des lagunes basses où les marins ne se hasardent que sur des troncs d'arbres creusés et à fond plat, la fièvre règne en permanence; toutefois Amaxiki, de même que Missolonghi dans sa vaste plaine noyée, est une ville relativement salubre, et les femmes y ont une apparence de fraîcheur et de beauté remarquables. Au sud commencent les montagnes boisées qui vont se terminer en face de Céphalonie par le célèbre promontoire qui portait le temple d'Apollon. C'est un roc de soixante mètres de hauteur d'où on lançait les accusés dans la mer pour leur faire subir une sorte de jugement de Dieu; les amants s'en précipitaient aussi pour oublier leur passion, soit dans la frayeur de la mort, soit dans la mort elle-même.
Céphalonie, ou mieux Cephallenia, est la plus grande des îles Ioniennes, et la montagne qui la domine, l'Aïnos ou Elatos, le Montenero des Italiens, est la cime la plus élevée de l'archipel; du milieu de la mer d'Ionie, les matelots peuvent, par un temps favorable, voir d'un côté l'Etna de Sicile, de l'autre le mont de Céphalonie. Les forêts de conifères qui avaient valu à la haute montagne le nom de Montenero, ont été en grande partie dévorées par les incendies, mais il en reste encore quelques lambeaux, où se trouve un sapin magnifique d'une espèce particulière. Sur la croupe suprême de la montagne on voit encore les restes d'un temple de Jupiter. L'île est fertile et peuplée, mais son grand malheur est de manquer d'eau; la plupart des ruisseaux tarissent en été et les habitants sont parfois dans une véritable détresse. Le sol calcaire, tout fissuré, percé d'énormes entonnoirs, laisse passer comme un crible les eaux de pluie qui vont rejaillir en fontaines dans la mer elle-même, loin des campagnes altérées. En revanche, par un phénomène bizarre et peut-être unique, la mer de Céphalonie verse dans les cavernes de ses rivages deux abondants ruisseaux d'eau salée qui vont se perdre au loin en des galeries inconnues.
Le lieu de cette étrange disparition des eaux maritimes est à quelque distance au nord d'Argostoli, ville que son port très-abrité, mais sans profondeur, a rendue l'une des plus commerçantes de l'île, et où se trouve une magnifique chaussée de sept cents mètres unissant les deux bords d'un golfe. Les deux ruisseaux marins sont assez considérables pour que leur courant puisse mettre en mouvement les roues de grands moulins qui n'ont cessé de fonctionner régulièrement, l'un depuis 1835, l'autre depuis 1859. Le débit commun des deux courants est d'environ deux mètres cubes par seconde, ou plus exactement de 160,000 mètres cubes par jour. Cette eau s'amasse-t-elle dans les profondeurs du sol, en de vastes lacs que l'évaporation constante suffit pour maintenir au même niveau et où le sel s'amasse en couches épaisses? ou bien, comme le pense le géologue Wiebel, l'excédant de ces eaux marines, réparti dans les fissures du sol en de nombreux filets, est-il ramené par un phénomène d'aspiration hydrostatique dans les ruisseaux souterrains d'eau douce qui parcourent le sol caverneux de l'île, et forme-t-il avec eux les fontaines d'eau douce saumâtre qui jaillissent en divers endroits à la base des collines? On ne sait, mais il est probable que le régime souterrain des eaux douces, salées, sulfureuses, est en grande partie la cause des tremblements de terre qui sont si fréquents et si redoutables à Céphalonie. Toutes les maisons d'Argostoli sont basses, afin de pouvoir résister aux frémissements du sol. L'île d'Asteris, qu'Homère nous décrit comme ayant deux ports, et où s'éleva plus tard la ville d'Alalkomenas, n'existe plus entre Céphalonie et Théaki: elle a été probablement détruite par les secousses du sol, car on ne saurait voir dans le simple écueil de Daskalion un reste de cette terre habitée.
Théaki, la fameuse Ithaque du «divin Ulysse», peut être considérée comme une dépendance de Céphalonie, dont la sépare le canal aux rivages parallèles de Viscardo, ainsi nommé en souvenir du conquérant Robert Guiscard. L'île est, petite et l'on a pu y reconnaître tous les sites dont parle l'Odyssée, la fontaine Aréthuse, la haute roche au pied de laquelle Eumée paissait son troupeau, et, dit-on, jusqu'au palais d'Ulysse; mais on ne retrouve plus les noires forêts qui recouvraient les pentes du mont Nérite. Les habitants d'Ithaque sont très-fiers de leur petite patrie chantée par Homère, et dans chaque famille on compte au moins une Pénélope, un Ulysse, un Télémaque, bien qu'en dépit de leurs prétentions ils ne soient point les descendants de l'artificieux fils de Laërte. Pendant le moyen âge, l'île fut complètement dépeuplée par les ravageurs, et le sénat de Venise dut, en 1504, offrir gratuitement les terres d'Ithaque à des colons du continent afin de changer ce désert en une escale de commerce. La plupart des immigrants viennent des côtes de l'Épire: aussi l'idiome grec des insulaires est-il fort mélangé de mots albanais. De nos jours, Ithaque est bien cultivée, et son port, appelé Bathy ou «le Profond», fait un assez grand trafic de raisins de Corinthe, d'huile et de vin. Comme au temps d'Homère, l'île d'Ithaque est une excellente «nourrice de vaillants hommes». Les gens de Théaki sont grands et forts; d'après l'enthousiaste Schliemann, ils seraient aussi les plus vertueux des humains, jusqu'à ignorer leur propre vertu et à ne se faire aucune idée du mal. Parmi eux on ne trouve ni riches ni mendiants; cependant l'amour des voyages pousse un grand nombre des habitants à s'expatrier. On les rencontre dans toutes les villes populeuses de l'Orient.
«Zante, fior del Levante», disent les Italiens. L'antique Zacynthe est, en effet, celle des îles Ioniennes qui est la plus riche en vergers, en cultures, en maisons de plaisance. Une grande plaine, comprise entre deux arêtes de collines d'une médiocre élévation, occupe le milieu de «l'île d'Or»: c'est un vaste jardin entremêlé de vignes qui produisent d'excellents raisins de Corinthe. Les habitants, fort industrieux, ne se bornent pas à cultiver leur propre territoire, ce sont eux aussi qui vont exploiter les champs des Acarnaniens, soit à gages, soit à part de la récolte. La ville de Zante, située sur le rivage oriental, en face des côtes de l'Élide, est aussi la plus riche et la mieux tenue de l'archipel céphalonien. Malheureusement, Zante est souvent ébranlée par des secousses, que l'on croit être d'origine volcanique. Cette hypothèse paraît d'autant plus probable que des sources de bitume jaillissent près de la pointe sud-orientale de l'île, au «cap de la Cire»: exploitées déjà du temps d'Hérodote, ces fontaines fournissent encore environ cent barils de liquide, lors de la récolte annuelle qui se fait au mois d'avril. En outre, des sources d'huile s'épanchent au bord de la mer et même sous les flots; près du cap Skinari, au nord de l'île, une sorte de graisse puante recouvre constamment les eaux.
Les seuls îlots qui dépendent de Zante sont les Strivali, les anciennes Strophades, où la légende mythologique nous dit que volaient les hideuses harpyes [14].
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Monts les Population
Noms des îles. Superficie. plus élevés. en 1870.
Corfou............. 580 kil. car. Pantocrator. 1,000 mèt. 72,450 hab.
Paxos et Antipaxos. 70 » -- -- 3,600 »
Leucade............ 475 » Nomali...... 1,180 » 21,000 »
Céphalonie......... 757 » Elatos...... 1,620 » 67,500 »
Ithaque............ 110 » Neriton..... 807 » 10,000 »
Zante.............. 420 » Skopos...... 396 » 44,500 »