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ENTRÉE DES GORGES D'HAGIO-ROEMÉLI
Dessin de E. Grandsire, d'après un croquis fait sur nature.

La Crète est certainement bien inférieure en population et en richesse à ce qu'elle fut autrefois. Elle est loin de mériter le titre de «Crète aux Cent-Villes» que lui avait donné l'antiquité grecque; de tristes villages, construits avec les débris d'un seul mur, remplacent la plupart des antiques cités pour lesquelles on avait dû creuser d'immenses carrières comme le prétendu «labyrinthe» de Gortyne, au sud du mont Ida. En dépit de sa grande fertilité, la Crète ne fournit au commerce qu'une bien faible quantité de denrées agricoles; on ne reconnaît point là cette île féconde où Cérès donna naissance à Plutus sur un lit de gerbes. Les paysans sont censés propriétaires de leurs champs, mais ils ne sont point libres et cultivent paresseusement le sol. Leurs oliviers ne donnent plus qu'une huile amère, leurs vignes fournissent un bon vin, malgré le vigneron, mais elles ne produisent plus la délicieuse «malvoisie» des Vénitiens; le coton, le tabac, les fruits de toute espèce sont fort négligés par les agriculteurs; la seule conquête qu'ils aient faite pendant le siècle est celle des orangers, dont les fruits délicieux sont grandement appréciés dans tout l'Orient. Le voyageur Perrot signale ce fait curieux, qu'à l'exception de la vigne et de l'olivier, toutes les essences d'arbres cultivés croissent en différentes parties de l'île; On ne voit de châtaigniers qu'à l'extrémité occidentale de l'île; les hautes vallées des Sphakiotes ont seules les chênes verts et les cyprès; la province de Retimo, à l'ouest de l'Ida, possède les chênes à vallonée, les montagnes de Dieté produisent le pin à pignon et le caroubier; enfin, vers l'extrémité sud-orientale de la Crète, un promontoire qui s'avance du côté de l'Afrique porte un bois de dattiers, le plus beau de tout l'archipel grec.

La population de la Crète et des îlots voisins n'a cessé d'être hellénique en grande majorité, malgré les invasions successives des peuples de diverses races, et parle encore un dialecte où l'on reconnaît un dorien corrompu. Des Slaves qui avaient envahi l'île au commencement du moyen âge, il ne subsiste plus d'autres traces que les noms de quelques villages. Les Arabes, les Vénitiens se sont également fondus avec les Cretois aborigènes; mais il reste encore un grand nombre d'Albanais, descendants des soldats arnautes, qui gardent leur moeurs et leur dialecte. Quant aux musulmans ou prétendus Turcs, qui constituent à peu près un cinquième de la population totale, ils sont en grande majorité les descendants de Cretois convertis jadis au mahométisme afin d'échapper à la persécution: de tous les Hellènes de l'Orient, ce sont les seuls qui aient adopté en masse le culte du vainqueur; mais depuis que la persécution religieuse n'est plus à craindre, plusieurs familles mahométanes d'origine grecque sont revenues à la religion de leurs ancêtres. Déjà prépondérants par le nombre, les Hellènes de la Crète le sont aussi par l'industrie, le commerce, la fortune; ce sont eux qui achètent la terre, et le musulman se retire pas à pas devant eux. Le langage de tous les Cretois, à l'exception des Albanais, est le grec; seulement dans la capitale et dans certaines parties de la Messara, que les musulmans se sont appropriées, ceux-ci se trouvent en masses assez compactes pour qu'ils aient pu, en haine de leurs compatriotes et par amour de la domination, acquérir une certaine connaissance de la langue turque.

Il n'est donc pas étonnant que les Grecs revendiquent la possession d'un pays où leur prépondérance est aussi marquée; mais, en dépit de leur vaillance, ils n'ont pu, isolés comme ils le sont, triompher des armées turques et égyptiennes que l'on envoyait contre eux. Peut-être est-ce avec raison que les Crétois sont accusés de ressembler à leurs ancêtres par l'avidité commerciale et le mépris de la vérité; peut-être sont-ils encore «Grecs parmi les Grecs, menteurs parmi les menteurs»; mais à coup sûr ils ne méritent pas le reproche que l'on faisait à leurs aïeux, à l'époque où ceux-ci s'engageaient en foule comme mercenaires, de n'avoir nul souci de la patrie. Ils ont, au contraire, beaucoup souffert pour elle, et dans presque toutes les parties de l'île, surtout entre le mont Ida et les monts Blancs, on montre des lieux de bataille où leur sang a été versé pour la cause de l'indépendance. Les vastes cavernes de Melidhoni, sur les pentes occidentales de l'Ida, ont été le théâtre d'un de ces horribles faits de guerre. En 1822, plus de trois cents Hellènes, presque tous des femmes, des enfants, des vieillards, s'étaient réfugiés dans la grotte. Les Turcs allumèrent un grand feu devant l'étroite ouverture; le vent qui les aidait dans leur oeuvre d'extermination poussait la fumée dans le souterrain. Les malheureux s'enfuirent au fond de la grotte, mais en vain; tous périrent étouffés. Les cadavres restèrent sur le sol, sans autre sépulture que celle du sédiment calcaire qui les recouvrit peu à peu: ça et là se montrent encore quelques ossements que la pierre n'a pas revêtus de son linceul grisâtre.

Au nord, l'antique «mer de Minos» sépare la Grèce des îles de l'Archipel par ses profonds abîmes, dont la cavité centrale descend à plus de 1000 mètres. Presque toutes ces terres éparses appartiennent à la Grèce. Une seule des Cyclades est restée comme la Crète sous la domination des Osmanlis: c'est l'île d'Astypalaea, vulgairement désignée sous le nom d'Astropalaea ou de Stampalia: les anciens l'avaient appelée la «Table des Dieux», à cause de sa merveilleuse fécondité, Bien qu'elle appartienne incontestablement à la chaîne orientale des Cyclades par la nature géologique du sol et par la disposition des fosses sous-marines, la diplomatie a cru devoir la laisser à la Turquie, avec tous les îlots environnants. Ainsi quinze cents Hélènes de plus sont restés sous la domination des Osmanlis.