Des autres îles de population grecque appartenant à la Turquie, celle qui se rapproche le plus du littoral de l'Europe, et qui peut même être considérée comme en faisant partie géologiquement, est Thasos: le détroit qui la sépare du littoral de la Macédoine n'a guère que cinq kilomètres et se trouve, en outre, partiellement barré par l'îlot de Thasopoulo et par des bancs de sable: pendant les gros temps, les voiliers manoeuvrent difficilement dans ce passage. Quoique dépendant naturellement de la Macédoine, l'île est cependant administrée par un moudir du vice-roi d'Égypte, auquel la Porte en a fait cadeau. Lorsque Mahomet II mit fin à l'empire de Byzance, elle formait avec les îles voisines une principauté de la famille italienne des Gatelluzzi.
Thasos est une des terres de l'antique monde grec dont la situation actuelle contraste le plus tristement avec ce qu'elles furent jadis. Thasos, la vieille colonie phénicienne, fut la rivale, puis la riche et puissante alliée d'Athènes; ses habitants, qui peut-être étaient au nombre de cent mille, exploitaient d'abondantes mines d'or, des gisements de fer, des carrières de beau marbre blanc, cultivaient des vignobles célèbres par leurs produits et faisaient sur tous les rivages de la mer Égée un commerce considérable. De nos jours, mines et carrières sont abandonnées et l'on ne sait plus même où se trouvaient les gisements aurifères qui fournirent tant de trésors aux Thasiens; les vignobles ne donnent plus qu'un vin médiocre; les produits de la culture suffisent à peine aux dix mille habitants, et l'ancien port de Thasos, au nord de l'île, n'est plus fréquenté que par de pauvres caïques. Depuis que Mahomet II fit transporter à Constantinople presque toute la population, l'île s'est bien lentement repeuplée, et la crainte des pirates, qui avaient fait de Thasos leur lieu de rendez-vous, a forcé les indigènes à bâtir leurs demeures loin des côtes, dans les hautes vallées et sur les roches abruptes. Les habitants sont d'origine hellénique, mais ils parlent un «grec affreux, aux formes barbares et tout mêlé de mots turcs». Ce grand désir d'instruction, qui se manifeste chez tous les autres Grecs du continent et des îles, manque chez les Thasiens. Ce sont des Grecs déchus; d'ailleurs ils le confessent eux-mêmes. En conversant avec le voyageur Perrot, ils répétaient souvent: «Nous sommes des moutons, des bêtes de somme.»
Mais ce que Thasos a gardé, ce qui la distingue entre toutes les îles de l'Archipel, c'est la beauté de ses montagnes boisées, de ses paysages verdoyants. Les pluies qu'apportent les vents dans le fond du golfe macédonien, se déversent sur les hauteurs de Thasos et fournissent à la végétation de l'île toute l'humidité qui lui est nécessaire. Les eaux courantes murmurent dans les vallons, de grands arbres ombragent les pentes; les villages situés sur les premiers renflements des montagnes sont à demi-caches derrière des rideaux de cyprès et sous les branches des noyers et des oliviers; plus haut, de magnifiques platanes, des lauriers, qui sont des arbres de haute futaie, des charmes, des chênes verts groupés en désordre, remplissent les vallées qui rayonnent en tous sens vers le pourtour de l'île; enfin les escarpements supérieurs sont recouverts d'une forêt de pins, d'espèces diverses, dont le sombre feuillage contraste avec le marbre éclatant des roches. Seuls les grands sommets, le Saint-Elie, l'Ipsario, qui se dressent à mille mètres et davantage, sont dénudés à la cime; leurs parois de calcaire cristallin, de gneiss, de micaschiste, fréquemment lavés et polis par les pluies, brillent d'un éclat extraordinaire; on les voit fulgurer de reflets sous les rayons du soleil.
Samothrace, moins étendue que Thasos, est cependant beaucoup plus élevée. L'inévitable «Saint-Elie» qui la domine est une superbe masse de trachyte formant à l'est de la mer Égée le pendant du mont Athos, qui trône à l'occident. Vue du nord ou du sud, l'île de Samothrace, avec sa puissante arête presque uniforme en hauteur, ressemble à un immense cercueil posé sur la mer; mais quand on la regarde de l'est ou de l'ouest, son profil est celui d'une gigantesque pyramide se dressant hors des flots. C'est là-haut, nous dit Homère, que s'assit Poséidon, pour contempler les luttes des Grecs et des Troyens, par-dessus l'île plus basse d'Imbros; c'est dans les forêts sauvages de la noire montagne, presque uniquement composées de chênes, que les Cabires célébraient leurs mystères empruntés aux cultes secrets de l'Asie. Un mont d'un aspect aussi grandiose ne pouvait manquer, en effet, d'être tout particulièrement vénéré dans le monde hellénique. Samothrace était pour les anciens Grecs ce que le mont Athos est devenu pour leurs descendants, c'était la «sainte Montagne». Des quantités de débris, des inscriptions nombreuses témoignent encore de l'empressement avec lequel les voyageurs pieux y accouraient de toutes parts. Mais depuis que les dieux païens n'ont plus d'autels, Samothrace est devenue déserte. Il ne s'y trouve plus qu'un village, dont les habitants, visités seulement en été par quelques pêcheurs d'éponges, vivent comme des prisonniers, ignorant ce qui se passe dans le monde. Les rivages absolument dépourvus de ports et le courant redoutable qui sépare Samothrace de l'île d'Imbros ont détourné la navigation, et bien que les vallées soient très-fertiles, assez, disent les indigènes, «pour faire ressusciter les hommes à peine enterrés,» nul émigrant du continent voisin ne se sent attiré vers cette terre abandonnée. Imbros et Lemnos, séparées de Samothrace par des gouffres marins de mille mètres de profondeur, semblent continuer à l'ouest la chaîne de la Chersonèse de Thrace. Imbros, la plus rapprochée du continent, est la plus haute des deux îles; néanmoins le «Saint-Elie» qui la couronne atteint à peine au tiers de la hauteur du pic de Samothrace. Nulle forêt ne recouvre ses pentes; ses plaines sont nues, rocailleuses; à peine la huitième partie du sol est-elle cultivable. Cependant la position d'Imbros sur le grand chemin des nations, près de l'entrée des Dardanelles, lui a toujours assuré une certaine importance. La plus forte partie de la population s'est groupée au nord-est de l'île dans la vallée d'un petit ruisseau, souvent à sec, auquel on a donné emphatiquement le nom de Megalos-Potamos ou Grand-Fleuve.
Lemnos (Limno), la Sta-Limène des modernes, est la plus grande des îles de Thrace, mais aussi la plus basse et la plus nue: on y marche pendant des heures sans découvrir un seul arbre. Même l'olivier manque dans les campagnes, et les jardins des villages sont pauvres en arbres fruitiers: on est obligé de faire venir le bois de Thasos et du continent. Pourtant Lemnos est d'une grande fertilité: elle produit de l'orge et d'autres céréales en abondance, et les pâtis de ses collines nourrissent plus de quarante mille brebis. L'île se compose en réalité de plusieurs massifs isolés, de trois à quatre cents mètres de hauteur, qui furent des volcans et que séparent des plaines basses couvertes de scories et des golfes profondément entaillés dans les rivages. Au temps des anciens Grecs, les foyers souterrains de Lemnos brûlaient encore; Vulcain, précipité du haut du ciel, forgeait avec ses cyclopes dans les cavernes des montagnes. Quelque temps avant notre ère, une colline, le mont Mosychlos, et le promontoire de Chrysé s'engouffrèrent dans les eaux; peut-être l'endroit où s'élevaient ses hauteurs est-il indiqué par de vastes plateaux sous-marins et des écueils, qui s'étendent à l'est de l'île, dans la direction d'Imbros. Depuis la chute de Mosychlos, Lemnos n'a point eu à souffrir d'éruptions ni de tremblements de terre, et la population, relativement assez nombreuse, n'a eu rien à craindre que des hommes. Les habitants sont Grecs en grande majorité, et les Turcs, graduellement évincés par la race qu'ils ont conquise, mais qui leur est supérieure en intelligence et en activité, diminuent constamment en nombre. Le commerce, en entier dans les mains des Hellènes, a toujours pour centre principal l'antique Myrina, connue aujourd'hui sous le nom de Kastro et située à l'ouest de l'île, sur un promontoire qui s'élève entre deux rades. Parmi les articles de commerce de Lemnos se trouve une terre dite «sigillée», célèbre dans tout l'Orient et de toute antiquité comme médicament astringent. On va la recueillir au centre de l'île; mais elle n'est censée avoir de vertu que si on l'a ramassée dans la matinée de la fête du Christ, le 6 août, avant le lever du soleil, et avec force prières et cérémonies.
La petite île de Stratio (Hagios Eustrathios), au sud de Lemnos, en est une dépendance politique et commerciale; elle est également peuplée de Grecs [21]. Quant aux îles qui bordent le littoral de l'Asie Mineure et qui en font géologiquement partie, Mitylène, Chios, Rhodes et le groupe des Sporades asiatiques, elles dépendent administrativement de la Turquie d'Europe; mais ce n'est là qu'une fiction dont la géographie n'a guère à s'occuper.
[Note 21: ][ (retour) ] Iles de la Thrace:
Superficie. Montagnes les plus hautes. Population.
Thasos..... 192 kil. carr. Ipsario........ 1,000 met. 10,000 habit,
Samothrace. 170 » Phengari....... 1,646 » 200(?) »
Imbros..... 220 » Saint-Élie..... 595 » 4,000 »
Lemnos..... 440 » Skopia......... 430 » 22,000 »