D'après Viquesnel et Hochstetter, il ne se trouverait de boues glaciaires dans aucun de ces anciens bassins lacustres, et les flancs des montagnes qui les dominent ne présenteraient nulle part les traces du passage d'anciens fleuves de glace. Chose curieuse, tandis que tant de chaînes peu élevées, comme les Vosges et les monts d'Auvergne, ont eu leur période glaciaire, ni le Peristeri, ni le Rilo-Dagh, ni les Balkhans, sous une latitude à peine plus méridionale que les Pyrénées, n'auraient eu leurs ravins remplis par des glaciers mouvants! Ce serait là un phénomène des plus remarquables dans l'histoire géologique de l'Europe [33].

[Note 33: ][ (retour) ] Altitudes probables du pays des Bulgares, d'après Hochstetter, Viquesnel, Boué, Barth, etc.

Vitoch......................... 2,462 mètres
Balkhans, en moyenne........... 1,700 »
Tchatal........................ 1,100 »
Dobroudja...................... 500 »
Porte de Trajan................ 800 »
Col de Dubnitsa................ 1,085 »
Pointe de Lovnitsa (Rilo-Dagh). 2,900 »
Perim-Dagh.................. 2,400 »
Gornitchova ou Nidjé........ 2,000 »
Peristeri................... 2,848 »
Bassin de Sofia............. 522 »
Bassin de Monastir.......... 555 »
Lac d'Ostrovo............... 514 »
Lac de Castoria............. 624 »

TIRNOVA
Dessin de H. Catenacci d'après une photographie.

Les fleuves proprement dits de la Péninsule coulent tous dans la région bulgare de l'Haemus et du Rhodope. La Bosnie n'a que de petites rivières parallèles s'écoulant vers la Save, l'Albanie n'a que des torrents à défilés sauvages, comme le Drin; les seuls cours d'eau de la Turquie que l'on puisse comparer aux fleuves tranquilles de l'Europe occidentale, la Maritsa, le Strymon ou Karasou, le Vardar, l'Indjé-Karasou, descendent du versant méridional des Balkhans et des massifs cristallins appartenant au système du Rhodope. D'ailleurs le régime n'en a pas été suffisamment étudié; on n'a pas encore évalué la quantité d'eau qu'ils déversent dans la mer et l'on n'a su les utiliser en grand ni pour la navigation ni pour l'arrosement des campagnes. Ils ont tous pour caractère commun de traverser des fonds d'anciens lacs, qui ont été graduellement changés par les alluvions en plaines d'une extrême fertilité. Le travail de comblement continue de s'accomplir sous nos yeux dans la partie inférieure de ces vallées fluviales: dans toutes s'étalent de vastes marais et même des lacs profonds qui se rétrécissent peu à peu et d'où l'eau du fleuve sort purifiée. D'après quelques auteurs, un de ces lacs, le Tachynos, que traverse le Strymon immédiatement avant de se jeter dans la mer Égée, serait le Prasias d'Hérodote, si fréquemment cité par les archéologues; ses villages aquatiques n'étaient autres, en effet, que des «palafittes» semblables à ceux dont on a trouvé les traces sur les bas-fonds de presque tous les lacs de l'Europe centrale.

Au nord de la Dobroudja bulgare, le Danube poursuit une oeuvre géologique en comparaison de laquelle les travaux de la Maritsa, du Strymon, du Vardar, sont presque insignifiants. Chaque année ce fleuve puissant, qui verse dans la mer près de deux fois autant d'eau que toutes les rivières de la France, entraîne aussi des troubles en quantités telles, qu'il pourrait s'en former annuellement un territoire d'au moins six kilomètres carrés de surface sur dix mètres de profondeur. Cette masse énorme de sables et d'argiles se dépose dans les marais et sur les rivages du delta, et quoiqu'elle se répartisse sur un espace très-considérable, cependant le progrès annuel des bouches fluviales est facile à constater. Les anciens, qui avaient observé ce phénomène, craignaient que le Pont-Euxin et la Propontide ne se transformassent graduellement en mers basses, semées de bancs de sable, comme les Palus-Moeotides. Les marins peuvent être rassurés, du moins pour la période que traverse actuellement notre globe, car si l'empiétement des alluvions continue dans la même proportion, c'est après un laps de six millions d'années seulement que la mer Noire sera comblée; mais dans une centaine de siècles peut-être l'îlot des Serpents, perdu maintenant au milieu des flots marins, fera partie de la terre ferme. Lorsqu'on aura mesuré l'épaisseur des terrains d'alluvion que le Danube a déjà portés dans son delta, on pourra, par un calcul rigoureux, évaluer la période qui s'est écoulée depuis que le fleuve, abandonnant une bouche précédente, a commencé le comblement de ces parages de la mer Noire.

D'ailleurs la grande plaine triangulaire dont le Danube a fait présent au continent n'est encore qu'à demi émergée; des lacs, restes d'anciens golfes dont les eaux salées se sont peu à peu changées en eaux douces, des nappes en croissant, méandres oblitérés du Danube, des ruisseaux errants qui changent à chaque crue du fleuve, font de ce territoire une sorte de domaine indivis entre le continent et la mer; seulement quelques terres plus hautes, anciennes plages consolidées par l'assaut des vagues marines, se redressent ça et là au-dessus de la morne étendue des boues et des roseaux et portent des bois épais de chênes, d'ormes et de hêtres. Des bouquets de saules bordent de distance en distance les divers bras de fleuve qui parcourent le delta en longues sinuosités, déplaçant fréquemment leur cours. Il y a dix-huit cents ans, les bouches étaient au nombre de six; il n'en existe plus que trois aujourd'hui.

Après la guerre de Crimée, les puissances victorieuses donnèrent pour limite commune à la Roumanie et à la Turquie le cours du bras septentrional, celui de Kilia, qui porte à la mer plus de la moitié des eaux danubiennes. Le sultan est ainsi devenu maître de tout le delta, dont la superficie est d'environ 2,700 kilomètres carrés; en outre, il possède celle des embouchures qui, de nos jours, donne seule de la valeur à ce vaste territoire. En effet, la Kilia est barrée à son entrée par un seuil de sables trop élevé pour que les navires, même ceux d'un faible tirant d'eau, osent s'y hasarder. La bouche méridionale, celle de Saint-George ou Chidrillis, est également inabordable. C'est la bouche intermédiaire, connue sous le nom de Soulina, qui offre la passe la plus facile, celle que depuis un temps immémorial pratiquaient tous les navires. Cependant le canal de la Soulina serait également interdit aux gros bâtiments de commerce, si l'art de l'ingénieur n'en avait singulièrement amélioré les conditions d'accès. Naguère la profondeur de l'eau ne dépassait guère deux mètres sur la barre pendant les mois d'avril, de juin et de juillet, et lors des crues elle était seulement de trois et quatre mètres. Au moyen de jetées convergentes, qui conduisent l'eau fluviale jusqu'à la mer profonde, on a pu abaisser de trois mètres le seuil de la barre, et des bâtiments calant près de six mètres peuvent en toute saison passer sans danger. Nulle part, si ce n'est en Écosse, à l'embouchure de la Clyde, l'homme n'a mieux réussi à discipliner à son profit les eaux d'une rivière. La Soulina est devenue un des ports de commerce les plus importants de l'Europe et en même temps un havre de refuge des plus précieux dans la mer Noire, si redoutée des matelots à cause de ses bourrasques soudaines. Il est vrai que ce grand travail d'utilité publique n'est point dû à la Turquie, mais à une commission européenne exerçant à la Soulina et sur toute la partie du Danube située en aval d'Isaktcha une sorte de souveraineté. C'est un syndicat international ayant son existence politique autonome, sa flotte, son pavillon, son budget, et, cela va sans dire, ses emprunts et sa dette. Le delta danubien se trouve ainsi pratiquement neutralisé au profit de toutes les nations d'Europe [34].