[Note 34: ][ (retour) ] Mouvement du port de Soulina, en 1873. 1,870 navires chargés, jaugeant 532,000 tonneaux. Valeur des exportations de céréales. 125,000,000 fr.

Le vaste espace quadrangulaire occupé par les systèmes montagneux de l'Haemus et du Rhodope et limité au nord par le Danube, environ la moitié de la Turquie, est le pays des Bulgares. Quoique le nom de Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des Balkhans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois fois plus considérable.

Des bords du Danube inférieur aux versants du Pinde, tout le sol de la Péninsule appartient aux Bulgares, sauf pourtant les îlots et les archipels ethnologiques où vivent des Turcs, des Valaques, des Zinzares ou des Grecs. Au moyen âge, ils occupaient un territoire beaucoup plus vaste encore, puisque l'Albanie tout entière se trouvait dans les limites de leur royaume. Leur capitale était la ville d'Okrida.

Quelle est donc cette race qui, par le nombre et l'étendue de ses domaines, est certainement la première de la péninsule turque? Ceux que les Byzantins appelaient Bulgares et qui, dès la fin du cinquième siècle, vinrent dévaster les plaines de la Thrace, ces hideux ravageurs dont le nom, légèrement modifié, est devenu un terme d'opprobre dans las jargons de nos langues occidentales, étaient probablement de race ougrienne comme les Huns; leur langue était analogue à celle que parlent actuellement les Samoyèdes, et l'on pense qu'ils étaient les proches parents de ces peuplades misérables de la Russie polaire. Toutefois, depuis que ces conquérants farouches ont quitté les bords du Volga, auquel, suivant quelques auteurs, leurs ancêtres auraient dû leur nom, ils se sont singulièrement modifiés, et c'est en vain qu'on chercherait à découvrir chez eux les traces de leur ancienne origine. De Touraniens qu'ils étaient, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes et les Russes.

La slavisation rapide des Bulgares est un des phénomènes ethnologiques les plus remarquables qui se soient opérés pendant le moyen âge. Dès le milieu du neuvième siècle, tous les Bulgares comprenaient le serbe, et, bientôt après, ils cessèrent de parler leur propre langue. A peine trouve-t-on encore quelques mots chazares dans leur idiome slave; ils parlent toutefois moins correctement que les Serbes, et leur accent est plus rude; n'ayant ni littérature ni cohésion politique, ils n'ont pu fixer leur langue et lui donner un caractère distinctif; c'est dans le district de Kalofer, au sud du Balkhan, que leur idiome a, dit-on, le plus de pureté. D'après quelques auteurs, la prodigieuse facilité d'imitation qui distingue les Bulgares suffirait à expliquer leur transformation graduelle en un peuple slavisé; mais il est beaucoup plus simple de supposer que, dans leurs flux et reflux de migrations et d'incursions guerrières, les Serbes conquis et les Bulgares conquérants se sont mélangés intimement, les premiers donnant leurs moeurs, leur langue, leurs traits distinctifs et les seconds imposant leur nom de peuple. Quoi qu'il en soit, il est certain que les populations de la Bulgarie font maintenant partie du monde slave. Avec les Rasces, les Bosniaques et les Serbes encore soumis à la domination turque, elles assurent à l'élément yougo-slave une grande prépondérance ethnologique dans la Turquie d'Europe. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non point aux Grecs, ainsi qu'on le croyait naguère.

1.--Bulgare chrétien de Viddin.--2. Dames chrétiennes de Skodra.
--3. Bulgares musulmans de Viddin.--4. Bulgare de Koyoutépé.
Dessin de P. Fritel d'après une photographie

En général, les Bulgares sont plus petits que leurs voisins les Serbes, trapus, fortement bâtis, portant une tête solide sur de larges épaules. Beaucoup de voyageurs, entre autres Lejean, Breton lui-même, leur ont trouvé une ressemblance frappante avec les paysans de la Bretagne. En certains districts, notamment aux environs de Philippopoli, ils se rasent la chevelure, à l'exception d'une queue qu'ils laissent croître et tressent soigneusement à la façon des Chinois. Les Grecs, les Valaques se moquent d'eux, et mainte expression proverbiale les tourne en dérision comme inintelligents et grossiers. Ces moqueries sont injustes. Sans avoir la vivacité du Roumain, la souplesse de l'Hellène, le Bulgare n'en a pas moins l'esprit fort ouvert; mais l'esclavage a lourdement pesé sur lui, et dans les régions méridionales, où il est encore opprimé par le Turc, exploité par le Grec, il a l'air malheureux et triste; au contraire, dans les plaines du Nord et dans les villages reculés des montagnes, où il a moins à souffrir, il est jovial, porté au plaisir; sa parole est vivent sa repartie des plus heureuses. C'est aussi sur le versant septentrional des Balkhans que la population, peut-être à cause de son mélange intime avec les Serbes, présente le plus beau type de visage et s'habille avec le plus de goût. Plus beaux encore sont encore les Pomaris, qui habitent les hautes vallées du Rhodope, au sud de Philippopoli. Ces indigènes parlent slave et sont considérés comme Bulgares, mais ils ne leur ressemblent point: grands, bruns de chevelure, pleins d'élan et de gaieté, enthousiastes et poètes, on serait tenté plutôt de les prendre pour les descendants des anciens Thraces, surtout s'il est vrai que leurs chants héroïques célèbrent encore un Orphée, le divin musicien, charmeur des oiseaux, des hommes et des génies.