Pris dans leur ensemble, les Bulgares, surtout ceux de la plaine, sont un peuple pacifique, ne répondant nullement à l'idée qu'on se fait de leurs féroces ancêtres, les dévastateurs de l'empire byzantin. Bien différents des Serbes, ils n'ont aucune fierté guerrière; ils ne célèbrent point les batailles d'autrefois et même ils ont perdu tout souvenir de leurs aïeux. Dans leurs chants, ils se bornent à raconter les petits drames de la vie journalière ou les souffrances de l'opprimé, ainsi qu'il convient à un peuple soumis; l'autorité, représentée par le gendarme, le «modeste zaptié», joue un grand rôle dans leurs courtes poésies. Le vrai Bulgare est un paysan tranquille, laborieux et sensé, bon époux et bon père, aimant le confort du logis et pratiquant toutes les vertus domestiques. Presque toutes les denrées agricoles que la Turquie expédie à l'étranger, elle les doit au travail des cultivateurs bulgares. Ce sont eux qui changent certaines parties de la plaine méridionale du Danube en de vastes champs de maïs et de blé rivalisant avec ceux de la Roumanie. Ce sont eux aussi qui, dans les campagnes d'Eski-Zagra, au sud du Balkhaa, obtiennent les meilleures soies et le plus excellent froment de la Turquie, celui que l'on emploie toujours pour préparer le pain et les gâteaux servis sur la table du sultan. D'autres Bulgares ont fait de l'admirable plaine de Kezanlik, également située à la base de l'Haemus, la contrée agricole la plus riche et la mieux cultivée de toute la Turquie: la ville elle-même est entourée de noyers magnifiques et de champs de rosiers d'où l'on extrait la célèbre essence, objet d'un commerce si considérable dans tout l'Orient. Enfin les Bulgares qui habitent le versant septentrional des Balkhans, entre Pirot et Tirnova, ont aussi une grande activité industrielle. Là chaque village a son travail particulier: ici l'on fabrique des couteaux, ailleurs des bijoux en métal, plus loin les poteries, les étoffes, les tapis, et partout les simples ouvriers du pays donnent la preuve de leur grande habileté de main et de la pureté de leur goût. Un remarquable esprit d'entreprise se manifeste également parmi les Bulgares méridionaux du district de Monastir ou Bitolia. Dans ces régions reculées se trouvent des villes industrielles, en premier lieu Monastir elle-même, puis Kourchova, Florina, d'autres encore.
Ces Bulgares si pacifiques, si bien façonnés au travail et à la peine, commencent à se lasser de leur longue sujétion. Sans doute ils ne songent point à se révolter, et les quelques soulèvements qui ont eu lieu étaient le fait de quelques montagnards ou de jeunes gens revenus de Serbie ou des pays roumains avec l'enthousiasme de la liberté; mais si les Bulgares sont encore de dociles sujets, ils n'en relèvent pas moins peu à peu la tête; ils sa reconnaissent les uns les autres comme appartenant à la même nationalité; ils se groupent plus solidement, s'associent pour la défense commune. Après mille ans d'oubli de soi-même, le Bulgare se retrouve et s'affirme. C'est dans l'ordre religieux qu'il a fait le premier pas pour la reconquête de sa nationalité. Lors de l'invasion des Turcs, un certain nombre de Bulgares, les plus opprimés sans doute, se firent mahométans; mais, quoique visiteurs des mosquées, la plupart n'en ont pas moins gardé la religion de leurs pères, vénérant les mêmes fontaines sacrées et croyant aux mêmes talismans. Depuis la conquête, une faible proportion de la population bulgare s'est convertie au catholicisme occidental; mais la très-grande majorité de la race appartient à la religion grecque. Naguère encore, moines et prêtres grecs jouissaient de la plus grande influence; pendant de longs siècles d'oppression, les religieux avaient maintenu les vieilles traditions de la foi vaincue; par leur existence même, ils rappelaient vaguement un passé d'indépendance, et leurs églises étaient le seul refuge ouvert au paysan persécuté: de là le sentiment de gratitude que le peuple leur avait voué. Pourtant les Bulgares ne veulent plus être gouvernés par un clergé qui ne se donne même point la peine de parler en leur langue et qui prétend les soumettre à une nation aussi différente de la leur que le sont les Hellènes. Sans vouloir opérer de schisme religieux, ils veulent se soustraire à l'autorité du patriarche de Constantinople, comme l'ont fait les Serbes et même les Grecs du nouveau royaume hellénique: ils veulent constituer une Église nationale, maîtresse d'elle-même. Malgré les protestations dru «Phanar», le Vatican de Constantinople, malgré la mauvaise grâce du gouvernement, qui n'aime point à voir ses peuples s'émanciper, la séparation des deux Églises est à peu près opérée; le clergé grec a dû se retirer, même s'enfuir de quelques villes en toute hâte. L'événement se serait accompli beaucoup plus tôt si les femmes, plus attachées que les hommes aux anciens usages, n'avaient prolongé la crise, le moindre changement dans le rite ou dans le costume du prêtre leur paraissant une hérésie lamentable.
Quoique opérée contre les Grecs, cette révolution pacifique n'en est pas moins d'une grande portée contre les Turcs eux-mêmes. Les Bulgares, du Danube au Vardar, ont agi de concert dans une oeuvre commune; en dépit de leur sujétion, ils se sont essayés, sans le savoir peut-être, à devenir un peuple. C'est là un fait qui, en donnant plus de cohésion à la population de langue slave, ne peut que tourner au détriment des maîtres osmanlis. Ceux-ci sont relativement très-peu nombreux dans les campagnes du pays bulgare qui s'étendent à l'ouest de la vallée du Lom; mais dans les villes, surtout celles qui ont une grande importance stratégique, ils forment des communautés considérables. En outre, la plus grande partie de la Bulgarie orientale, entre le Danube et le golfe de Bourgas, est peuplée de Turcs et de Bulgares qui se sont tellement identifiés aux conquérants par la langue, le costume, les habitudes, la manière de penser, qu'il est impossible de les distinguer et qu'il faut les considérer en bloc comme les représentants de la nation turque. On n'y voit pas même un seul monastère chrétien, tandis qu'il s'y trouve plusieurs lieux de pèlerinage musulmans, en grande odeur de sainteté. C'est là que se trouve le plus solide point d'appui des Osmanlis dans toute la Péninsule; partout ailleurs les maîtres du pays ne sont que des étrangers.
Après l'élément turc, celui qui a le plus d'importance dans les pays bulgares est l'élément hellénique. Sur le versant septentrional des Balkhans, les Grecs sont peu nombreux, et leur influence dépasse à peine celle des Allemands et des Arméniens établis dans les villes. Au sud de l'Haemus, quoique en très-faible proportion relative, ils sont beaucoup plus répandus. On en voit dans chaque village un ou deux, qui vivent de négoce et pratiquent tous les métiers: ce sont les hommes indispensables de la localité; ils savent tout faire, sont prêts à tout mettent toutes les affaires en train, animent toute la population de leur esprit. Solidaires les uns des autres et formant dans le pays une grande franc-maçonnerie, toujours curieux de savoir, ils ne manquent jamais d'acquérir une influence bien supérieure à leur importance numérique: à peine sont-ils deux ou trois, qu'ils exercent déjà le rôle d'une petite communauté. D'ailleurs ils forment aussi ça et là quelques groupes considérables au milieu des Bulgares. Ils sont nombreux à Philippopoli et à Bazardjik; dans une vallée du Rhodope, ils possèdent à eux seuls une ville assez populeuse, Stenimacho: ni Turc ni Bulgare n'ont pu s'y établir. Les vestiges d'édifices antiques et le dialecte spécial des habitants, qui contient plus de deux cents mots d'origine hellénique et cependant inconnus au romaïque moderne, prouvent bien que depuis plus de vingt siècles au moins Stenimacho est une cité grecque; jugeant d'après une inscription en mauvais état, M. Dumont pense que ce serait une colonie de l'Eubée.
Le rôle d'initiateurs qu'ont les Grecs dans les pays bulgares du Midi, les Roumains le remplissent partiellement dans le Nord. En aval de Tchernavoda, et jusqu'à la mer, la population de la rive droite du Danube est en grande majorité composée de Valaques, devant lesquels reculent peu à peu les Turcs de ces contrées. Et tandis que de ce côté l'élément roumain ne cesse de s'accroître à l'appel du commerce, les avantages qu'offrent à l'agriculture les plaines situées à la base septentrionale des Balkhans attirent aussi dans ces régions de nombreuses colonies venues d'outre-Danube. Quoique les Bulgares eux-mêmes soient de bons agriculteurs, cependant les Valaques ne cessent d'empiéter et de gagner sur eux, comme ils le font aussi sur les Serbes, les Magyars et les Allemands dans les contrées voisines. Plus actifs, plus intelligents que les Bulgares, à la tête de familles plus nombreuses, les cultivateurs valaques «roumanisent» peu à peu les villages dans lesquels ils se sont installés. Les indigènes se laissent assimiler facilement, et dans l'espace d'une génération toute la population se trouve transformée de langue et de moeurs.
Bulgares et Turcs, Grecs et Valaques, et ça et là des colonies de Serbes et d'Albanais, des communautés d'Arméniens, des groupes assez nombreux de Juifs «Spanioles», comme ceux de la Bosnie et de Salonique, les commerçants européens des cités, des colonies de Roumains Zinzares et des bandes errantes de Tsiganes, réputés musulmans, font de la contrée des Balkhans un véritable chaos de nations; néanmoins la confusion est plus grande encore dans l'étroit réduit de la Dobroudja, situé entre le Bas-Danube et la mer. Là des Tartares Nogaïs, de même origine que ceux de la Crimée, viennent s'ajouter aux représentants de toutes les races qui se trouvent en Bulgarie. Ces Tartares, non mélangés comme le sont leurs frères de sang les Osmanlis, ont assez bien conservé leur type asiatique. Quoique agriculteurs, ils ont encore des goûts nomades et se plaisent à parcourir les collines et les plaines, à la suite de leurs troupeaux. Un khan héréditaire, soumis à l'autorité du sultan, les gouverne comme aux temps où ils vivaient sous la tente.
Après la guerre de Crimée, quelques milliers de Nogaïs, compromis par l'aide qu'ils avaient fournie aux alliés, quittèrent leur beau pays de montagnes et vinrent se grouper en colonies à côté de leurs compatriotes tartares de la Dobroudja. Par contre, environ dix mille Bulgares de la contrée, s'effrayant à la vue de ces Nogaïs de la Crimée qu'on leur avait dépeints, bien à tort, comme des êtres abominables de vices et de férocité, s'enfuirent de leur pays pour aller se mettre sous la protection du tsar, et les domaines qu'on leur assigna furent précisément ceux des Tartares émigres. Ce fut un échange de peuples entre les deux empires; malheureusement, les fuyards des deux nations eurent beaucoup à souffrir, dans leurs nouvelles patries, de l'acclimatement et de la misère; de part et d'autre, les maladies et le chagrin firent de nombreuses victimes. Bien plus lamentable encore fut le sort des Tcherkesses et des autres immigrants du Caucase, qui, soit fuyant les Russes, soit bannis par eux, vinrent, en 1864 et dans les années suivantes, demander un asile à la Porte! Ils étaient au nombre de quatre cent mille; ce ne fut donc pas sans peine qu'on put leur préparer Hësvïllages de refuge en Europe et dans la Turquie d'Asie. Le pacha que la Porte avait chargé de surveiller l'immigration prit soin d'installer les nouveaux venus dans les régions de la Bulgarie situées à l'ouest, espérant ainsi, mais en vain, rompre la cohésion ethnique des Serbes et des Bulgares. Naturellement, on força les «rayas» à leur céder des terres, à leur bâtir des villages et même des villes entières, à leur donner des animaux et des semences, mais on ne put aussi facilement leur inspirer l'amour du travail. En Bulgarie, ils ne trouvèrent qu'une hospitalité défiante, et bientôt désabusés, ils s'enfermèrent dans leur insolent orgueil et refusèrent de s'assouplir au labeur. On raconte que nombre de chefs, en arrivant dans la contrée, plantèrent leur épée dans le sol pour annoncer ainsi que la terre leur appartenait et que désormais la population leur était asservie. La faim, les épidémies, le climat si différent de celui de leurs montagnes, les firent périr en multitude; dès la première année, plus d'un tiers des réfugiés avait succombé.
Quant aux jeunes filles et aux enfants, il s'en fit un commerce hideux, et les bénéfices qu'en retirèrent certains pachas permirent de se demander si l'on n'avait pas à dessein affamé tout ce peuple. Les harems regorgèrent de jeunes Circassiennes, qui se vendaient alors en moyenne pour le quart ou le huitième de leur prix ordinaire. Constantinople, encombrée, versait son excédant sur la Syrie et l'Égypte. Maintenant que les maladies, l'oisiveté, le vice ont prélevé leur proie, la population tcherkesse s'est à peu près accommodée à son nouveau milieu. En dépit de leur communauté de religion avec les Turcs, les nouveaux venus s'associent facilement aux Bulgares et deviennent volontiers Slaves par le langage.
D'autres fugitifs, que la destinée n'a point traités aussi cruellement que les Circassiens, ont trouvé un asile dans cet étrange massif péninsulaire de la Dobroudja. Ce sont des Cosaques russes, des Ruthènes, des Moscovites «Vieux-Croyants», qui, vers la fin du siècle dernier, ont dû quitter leurs steppes afin de conserver leur foi religieuse. Plus tolérant que la chrétienne Catherine II, le padichah les recueillit généreusement et leur distribua des terres en diverses contrées de la Turquie d'Europe et d'Asie. Les colonies cosaques de la Dobroudja et du delta danubien ont prospéré: un de leurs établissements, qui borde les rives du Danube de Saint-Georges, est connu sous le nom de «Paradis de Cosaques». Leur principale industrie est celle de la pêche de l'esturgeon et de la préparation du caviar. Reconnaissants de l'hospitalité qui leur a été donnée, ces Russes ont vaillamment défendu leur patrie adoptive dans toutes les guerres qui ont éclaté entre le tsar et le sultan, mais ils ont eu d'autant plus à souffrir de la vengeance de leurs compatriotes, restés au service de la Russie. D'ailleurs ils ont conservé leur costume national, leur langage et leur culte, et ne se sont point mélangés avec les populations environnantes.
Une colonie de Polonais, quelques villages d'Allemands, situés sur la branche méridionale du delta danubien, un groupe de quelques milliers d'Arabes, enfin, les hommes de toute race accourus de l'Europe et de l'Asie vers le port de la Soulina, complètent cette espèce de congrès ethnologique de la Dobroudia. Mais la différence est grande entre les tribus diverses qui vivent isolées dans l'intérieur de la presqu'île et la population cosmopolite qui grouille dans la cité commerçante et dont tous les caractères de races finissent par se confondre en un même type.