D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance la preuve que la Turquie est désormais entrée dans une voie normale de progrès pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen âge, et sans doute elle a devant elle bien des étapes de révolutions intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations policées de l'Europe et de l'Amérique. Des races hostiles occupent le territoire, et si elles n'étaient main tenues de force, elles se précipiteraient les unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les haines de religion s'ajoutent aux animosités de races, et dans maints districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Guègues, leurs frères de langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, maîtres de ces populations diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est précisément de les opposer les unes aux autres pour régner en paix au-dessus de leurs conflits.

Il n'en saurait être autrement dans un empire où le caprice est souverain. Le padichah est à la fois le maître des âmes et des corps, le chef militaire, le grand juge et le pontife suprême. Jadis son pouvoir était pratiquement limité par celui des feudataires éloignés, qui souvent réussissaient à se rendre à peu près indépendants; mais depuis la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus rien à craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses ancêtres et les intérêts des gouvernements européens. En outre, il a bien voulu, par certains actes de sa libre initiative, régulariser l'exercice de son autorité. C'est ainsi qu'il a institué pour tout l'empire un budget dont il s'attribue le dixième environ. Le plus absolu des monarques d'Europe, il est aussi celui, après le prince du Monténégro, dont la liste civile est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget particulier n est-il pas suffisant, et très-fréquemment on doit en combler le déficit par des emprunts à quinze et vingt du cent, pour lesquels on hypothèque le produit des impôts, des dîmes et des douanes. Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment effréné. Il existe au palais une armée d'au moins six mille serviteurs et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la domesticité est elle-même entourée d'une tourbe de parasites qui vivent autour du palais et que nourrissent les cuisines impériales; en vertu de leurs contrats, les fournisseurs sont obligés de livrer chaque jour une moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de consommation permet de juger de l'énorme total auquel doivent s'élever tous les autres. Les dépenses courantes s'accroissent des frais de construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les féeries d'Orient, fabriquées à Paris, et des collections de fantaisie, des prodigalités de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin.

Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire travaillent de leur mieux à imiter leur maître, et, comme lui, doivent forcément dépasser les limites que leur trace un budget fictif. D'ailleurs ils sont très-richement payés, car il est admis, en Orient, que les hautes dignités doivent être rehaussées par l'éclat de la fortune et les prodigalités du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les travaux utiles. Quant aux employés inférieurs, ils ne touchent que des honoraires dérisoires, si même on veut bien condescendre à les payer; mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se dédommager de leur mieux sur la foule des corvéables. Tout se vend en Turquie, et surtout la justice. L'état des finances turques est tellement lamentable, les emprunts se font à des taux tellement usuraires, la désorganisation des services est si complète, qu'on a souvent proposé de faire gérer le budget ottoman par un syndicat des puissances européennes; mais parmi ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mêmes d'avoir parfaitement équilibré leurs recettes et leurs dépenses [36]!

[Note 36: ][ (retour) ]

Recettes du budget turc en 1874............ 560,000,000 fr.
Dette intérieure et extérieure en 1875..... 5,500,000,000 »

Sous un pareil régime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne peuvent se développer que très-lentement. La terre ne manque point. Au contraire, de vastes étendues du sol le plus fécond sont en friche; nul ne s'occupe de savoir à qui elles appartiennent, et le premier venu peut s'en emparer; mais gare à lui s'il tire grand profit de ses cultures et s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitôt le sol qu'il labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte, ou bien il est à la convenance d'un pacha qui s'en empare après en avoir fait bâtonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos délibéré que le paysan, même le plus économe et le plus actif, limite sa récolte au strict nécessaire; il serait désolé d'une moisson abondante, car l'accroissement de production est en même temps un accroissement d'impôt et peut attirer les inquisitions soupçonneuses de l'exacteur. De même, dans les petites villes, le commerçant dont les affaires sont en voie de prospérité se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'érailler de misère.

Afin de jouir en paix de leur propriété territoriale, les familles musulmanes ont en très-grand nombre cédé leurs droits de possesseurs aux mosquées; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont ainsi l'avantage de n'avoir pas à payer d'impôts, puisque leur terre est devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du domaine jusqu'à extinction de la famille. Ces terres, que l'on désigne sous le nom de vakoufs, constituent peut-être le tiers de la superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien à l'Etat; elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mêmes, routiniers fatalistes qui se sont débarrassés de leurs titres de propriété précisément à cause de leur manque d'initiative; enfin, lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clergé, la plus forte part est laissée inculte. Tout le poids de l'impôt retombe donc sur la terre que laboure le malheureux chrétien; encore le produit de cet impôt doit-il forcément diminuer à mesure que s'accroît l'étendue des terrains vakoufs. Aussi faudra-t-il en venir tôt ou tard à la sécularisation des biens de main-morte, et déjà le gouvernement turc, au grand scandale des vieux croyants, a timidement étendu la main vers le territoire appartenant aux mosquées de Stamboul.

Actuellement, on peut le dire, c'est en dépit de ses maîtres que le paysan serbe, albanais ou bulgare réussit à maintenir le sol en état de production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'éviter la fraude, certains collecteurs de dîmes n'ont pas trouvé de moyen plus ingénieux que d'obliger les cultivateurs à entasser le long des champs tout le produit de leur récolte; tant que les agents du trésor n'ont pas prélevé chaque dixième gerbe, il faut que les amas de maïs, de riz ou de blé restent dans la campagne exposés au vent, à la pluie, à la dent des animaux. Souvent, lorsque le gouvernement perçoit enfin sa dîme, la moisson a perdu la moitié de sa valeur. Quelquefois les paysans ne touchent pas à leur récolte de raisins ou d'autres fruits afin de n'avoir pas à payer l'impôt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est également rançonné par tous les intermédiaires qui lui achètent sa récolte. «Le Bulgare laboure et le Grec tient la charrue», dit un ancien proverbe. Ce dire est encore assez vrai, du moins sur le versant méridional des Balkhans, où le paysan bulgare n'est pas toujours propriétaire du sol qu'il ensemence; mais là même où il possède son propre champ et ne travaille pas directement pour un maître grec ou musulman, sa moisson appartient souvent à l'usurier, même avant d'avoir été coupée; et, dans le vain espoir de se libérer un jour, il travaille toute sa vie comme un misérable esclave.

Cependant telle est la fertilité du sol sur les deux versants de l'Haemus, dans la Macédoine et la Thessalie, que, malgré l'absence des routes, malgré les mosquées et le fisc, malgré l'usure et le vol, l'agriculture livre au commerce une grande quantité de produits. Le maïs ou «blé de Turquîe» et toutes les céréales sont récoltées en abondance. Les vallées du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues tinctoriales; le littoral et les îles fournissent du vin et de l'huile, dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le vin est excellent dans la vallée de la Maritza, enfin des mûriers s'étendent en véritables forêts dans certaines parties de la Thrace et de la Roumélie, et l'expédition des cocons en Italie et en France prend chaque année une plus grande importance. Avec sa terre féconde, ses belles vallées humides et tournées vers le midi, la Turquie ne peut manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs, parmi les contrées de l'Europe, par la bonté et la variété de ses produits. Quant à son industrie, il est probable qu'elle se déplacera peu à peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec l'étranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses manufactures des villes de l'intérieur, fabriques d'armes, d'étoffes, de tapis, de bijouterie, auront à souffrir beaucoup de la concurrence étrangère, et sans doute nombre d'entre elles succomberont, à moins qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indigènes. De même, les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de la Turquie, où les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous pour opérer leurs échanges, et où jusqu'à cent mille visiteurs se sont trouvés réunis à la fois, seront remplacées graduellement par les expéditions régulières du commerce.

Il est certain que, dans ces dernières années, le mouvement des échanges n'a cessé de s'accroître dans les ports de la Turquie, grâce aux Hellènes, aux Arméniens et aux Francs de toute nation. On évalue actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie à un milliard de francs environ: c'est une somme d'échanges bien faible pour des contrées dotées d'un sol si fertile, de produits si variés, de ports si nombreux et si admirablement situés au centre de l'ancien monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient les continents [37].

[Note 37: ][ (retour) ] Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000 navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.