MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.
Dessin de Valerio d'après nature.

Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du kief, c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la Nubie, de l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du manque de recrues.

Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la population, et les haines religieuses les forcent, malgré les différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde, et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement général de l'humanité en Afrique et en Asie [38].

[Note 38: ][ (retour) ] Statistique approximative des races et religions de la Turquie d'Europe:

Population Catholiques Catholiques
Races probable. Musulmans. grecs. latins.
Serbes.... 1,775,000 650,000 945,000 180,000
Bulgares....... 4,500,000 60,000 4,400,000 40,000
SLAVES. Russes, Ruthè-
nés, Cosaques. 10,000 -- -- --
Polonais....... 5,000 -- -- 5,000
Roumains....... 75,000 -- 75,000 --
LATlNS Zinzares....... 200,000 -- 200,000 --
GRECS.................. 1,200,000 -- 1,200,000 --
ALBANAIS Guègues....... 600,000 400,000 50,000 --
Tosques....... 800,000 600,000 200,000 --
TURCS Osmanlis...... 1,500,000 1,500,000 -- --
Tartares...... 35,000 35,000 -- --
SÉMITES Arabes........ 5,000 5,000 -- --
Israélites.... 95,000 -- -- --
ARMÉNIENS.............. 400,000 -- -- 20,000
TCHERKESSES............ 90,000 90,000 -- --
TSIGANES............... 140,000 140,000 -- --
FRANCS................. 50,000 -- -- 45,000
Population totale... 11,480,000 3,480,000 7,070,000 440,000
Autres
Arméniens. chrétiens. Juifs.
Serbes......... -- -- --
Bulgares....... -- -- --
SLAVES. Russes, Ruthè-
nés, Cosaques. -- 10,000 --
Polonais....... -- -- --
Roumains....... -- -- --
LATlNS Zinzares....... -- -- --
GRECS.................. -- -- --
ALBANAIS Guègues....... -- -- --
Tosques....... -- -- --
TURCS Osmanlis...... -- -- --
Tartares...... -- -- --
SÉMITES Arabes........ -- -- --
Israélites.... -- -- 95,000
ARMÉNIENS.............. 380,000 -- --
TCHERKESSES............ -- -- --
TSIGANES............... -- -- --
FRANCS................. -- 5,000 --
Population totale... 380,000 15,000 95,000

Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans. Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur valeur et de leur force.

Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement. Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer, et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs administrés et ne se font point adresser de rapports et de contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés, l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas musulmans de vieille roche.

Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain, les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles? Grâce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future confédération du Danube.