Il serait trop dangereux pour la puissance des Ottomans en Europe que les sujets chrétiens pussent entrer en grand nombre dans l'armée. Jadis ils en étaient complètement exclus et devaient payer de lourds impôts de capitation en échange du service militaire. Actuellement, il est convenu officiellement que les «rayas» peuvent contribuer à la défense nationale et monter de grade en grade jusqu'à celui de férik (général) et de mouchir (maréchal); mais, en réalité, l'armée n'en continue pas moins d'être presque exclusivement composée d'Osmanlis et de mahométans de diverses races. C'est même afin de classer ses sujets en recrutables et en corvéables que le gouvernement turc fait procéder de temps en temps dans ses provinces à des recensements sommaires. L'armée active (nizam), organisée sur le modèle prussien, ne comprend guère plus de 100,000 soldats, quoique l'effectif officiel soit supérieur d'un tiers. Elle est divisée en sept corps, dont trois cantonnés en Europe; les deux réserves, l'idatyal et le rédif, ne dépassent point non plus une centaine de mille hommes; mais, en cas de nécessité, l'armée se grossit d'un nombre indéfini de volontaires irréguliers, les bachi-bozouks, dont le nom rappelle tant de scènes de meurtres et d'horreurs.
La flotte de guerre est très-considérable en comparaison de la marine commerciale: elle comptait en 1875 plus de vingt navires cuirassés. Si elle était complètement armée, elle devrait avoir plus de cinquante mille marins; mais à peine a-t-on réuni le tiers de cet effectif.
CHAPITRE VI
LA ROUMANIE
Le peuple roumain, héritier du grand nom des conquérants de l'ancien monde, est un des plus curieux de la Terre, à cause de son origine et de la position isolée qu'il occupe à l'orient de toutes les races latinisées. Du côté de l'Asie, c'est le groupe le plus avancé de ces nations de langue latine qui peuplent la plus grande partie de l'Europe occidentale et possèdent plus de la moitié du continent américain. Il y a peu d'années encore, ce groupe était presque entièrement ignoré. En le voyant perdu au milieu des populations les plus diverses de races et d'idiomes, on était tenté de le confondre avec elles en un même chaos; mais les graves événements qui se sont accomplis depuis le milieu du siècle dans le bassin du bas Danube, ont fini par appeler l'attention sur les Roumains, et l'on sait maintenant qu'ils se distinguent absolument de leurs voisins les Serbes, les Bulgares, les Magyars, les Turcs, les Grecs et les Russes. On sait aussi que leur importance est grande dans l'ethnologie générale de l'Europe orientale et que, du moins par le nombre, ils occupent le premier rang, après les Slavo-Bulgares, parmi les nations danubiennes. Si la confédération de l'Europe orientale doit se constituer un jour, c'est dans la Roumanie que se trouvera le centre naturel de ce groupe nouveau des peuples.
Au point de vue de la race et non de la politique officielle, la vraie Roumanie est bien autrement grande que les cartes ne la représentent. Non-seulement elle comprend la Valachie et la Moldavie du versant danubien des Carpathes, ainsi que la Bessarabie russe, mais elle se prolonge aussi sur une moitié de la Bukovine, et, de l'autre côté des monts, englobe la plus forte part de la Transylvanie, ainsi qu'une large zone de terrain dans le Banat et la Hongrie orientale. Les Roumains ont aussi franchi le Danube et colonisé de nombreux districts de la Serbie et la Bulgarie turque; enfin, leurs frères les Zinzares ou Macédo-Valaques peuplent sporadiquement le Pinde et d'autres montagnes de l'Albanie, de la Thessalie et de la Grèce; on en trouve jusqu'en Istrie. Tandis que la Roumanie proprement dite s'étend sur un espace d'environ 120,000 kilomètres carrés, égal au quart de la France, tous les pays roumains ont ensemble une superficie presque double. La population se trouverait également doublée par l'union politique de toute la race: des plaines hongroises aux montagnes de la Grèce on doit compter au moins huit millions et demi de Roumains [40]. Des patriotes qui forcent la statistique à parler suivant leurs désirs n'hésitent pas à compter quinze millions de Latins appartenant à ce groupe oriental.
[Note 40: ][ (retour) ] Populations roumaines: valaques, moldaves, transylvaines, bessarabes et macédo-valaques.
Population probable en 1875.
Valachie. 3,220,000
Moldavie. 1,980,000
5,180,000 (avec Juifs, Tsiganes, etc.) 4,760,000 Roumains.
Austro-Hongrie.................................. 2,896,000 »
Bessarabie et autres provinces russes........... 600,000 »
Serbie.......................................... 160,000 »
Turquie......................................... 275,000 »
Grèce........................................... 4,000 »
8,995,000 Roumains.
En laissant de côté les Valaques du Pinde, on reconnaît que le territoire latin des régions danubiennes s'arrondit autour du massif oriental des Cârpathes en un cercle presque parfait; mais une moitié seulement de ce cercle est constituée en pays autonome; le reste appartient à la monarchie austro-hongroise. Si le voeu des Roumains pouvait se réaliser et que la patrie tout entière se trouvât réunie en un seul corps politique, le centre naturel de la Roumanie ne serait plus dans les limites actuelles du pays; il faudrait le chercher à Hermannstadt, la Sibiu des Valaques, ou dans telle autre ville de la haute vallée de l'Olto, sur le versant septentrional des Carpathes, où elle se trouvait autrefois. Mais, réduite comme elle l'est: au versant extérieur des Carpathes, entré les Portes de Fer et les hauts affluents du Pruth, la Roumanie a pris une forme bizarre et mal équilibrée; elle a dû se scinder en deux parties dont la frontière commune, désignée par le cours du Sereth et d'un petit affluent, réunit l'éperon le plus avancé des Carpathes orientales au grand coude du bas Danube. Au nord de cette limite est la Moldavie, ainsi nommée d'un affluent du Sereth; au sud-ouest et à l'ouest s'étend la Valachie, ou «plaines des Vèlches» c'est-à-dire des Latins. Cette plaine, la tzara rumaneasca, ou terre Roumaine proprement dite, est interrompue de distance en distance par des cours d'eau parallèles qui constituent des limites secondaires, et coupée par la rivière Olto en deux parties: à l'est la Grande, à l'ouest la Petite Valachie. Le Danube sert aussi de frontière politique dans toute la zone inférieure de son cours. C'est qu'en aval des Portes de Fer il est trop large, trop sinueux, trop bordé de lacs, de forêts et de marécages pour que les peuplés en marché et les conquérants aient pu en faire leur grand chemin, comme en Autriche et en Bavière; au contraire, ceux qui voulaient continuer leur marche vers l'occident, cherchaient à éviter le fleuve, en passant par les défilés des montagnes. Le Danube est une formidable barrière, que, même de nos jours, de puissantes armées ne peuvent tenter de franchir sans de grands dangers. D'ailleurs le brusque méandre que le bas Danube décrit vers le nord, et le large étalement de son delta servent, pour ainsi dire, de bouclier aux plaines valaques, et jadis obligeaient les peuples non navigateurs à se détourner vers les Carpathes. Les cours parallèles du Dnieper, du Boug, du Dniester, du Pruth, protégeaient aussi, bien que dans une moindre mesure, les terres de la basse Moldavie.