Néanmoins c'est un phénomène vraiment étrange, et qui témoigne d'une singulière ténacité chez le peuple roumain, qu'il ait pu maintenir ses traditions, sa langue, sa nationalité, au milieu des chocs violents qui n'ont pas manqué de se produire sur son territoire entre les ravageurs de toute race. Depuis la retraite des armées romaines, tant de bandes détachées du gros des envahisseurs goths, avares, huns et petchénègues, tant d'oppresseurs slaves, bulgares et turcs ont successivement opprimé les paisible cultivateurs du pays, que leur disparition, comme race distincte, aurait pu sembler inévitable. Mais, en dépit des inondations et des remous de peuples qui ont, à diverses époques, recouvert la population des Daces latinisés, ceux-ci, grâce sans doute à la culture plus haute qu'ils tenaient de leurs ancêtres et qu'ils gardaient à l'état latent, ont toujours fini par émerger du déluge dans lequel on les croyait engloutis. Les voici maintenant qui, dégagés de tout élément étranger, se présentent au milieu des autres peuples et réclament leur place, comme nation indépendante! Ils justifient amplement leur vieux proverbe: Romoun no pere! «Le Roumain ne périra pas!» D'ailleurs leur nombre s'accroît rapidement, peut-être de quarante à cinquante mille personnes par an.
Les Alpes transylvaines sont aux Roumains, puisqu'ils en occupent les deux versants; mais, de part et d'autre, les hautes vallées sont faiblement habitées et l'on peut voyager pendant des journées entières sans rencontrer d'autres demeures que d'informes huttes de bergers. La frontière politique, tracée entre l'Austro-Hongrie et la Roumanie sur la principale arête des monts, est donc une simple ligne idéale traversant la solitude des forêts immenses. Sauf dans le voisinage de la grande route, encore unique, et des sentiers qui passent de l'un à l'autre versant, les hautes Alpes qui séparent la Transylvanie des plaines valaques sont restées une nature vierge, où le chasseur va poursuivre le chamois, où naguère vivait le bison, figuré sur le blason de la Moldavie. Le Tsigane s'y rend aussi pour aller capturer les ours, bruns ou noire, qu'il fera danser de village en village. Il séduit l'animal en cachant près de sa retraite une grande jarre pleine d'eau-de-vie et de miel; puis, quand l'ours et sa famille sont tombés ivres-morts, le Tsigane paraît et les enchaîne.
VALAQUES
Dessin de E. Ronjat d'après des photographies.
Sur le versant extérieur îles Carpathes, la configuration physique de la Roumanie est d'une grande simplicité. En Moldavie, les chaînes basses, parallèles aux grandes montagnes, se prolongent du nord-ouest au sud-est, et, séparées les unes des autres par les vallées de la Bistritza de la Moldava, du Sereth, s'abaissent insensiblement pour aller mourir dans les plaines du Danube. En Valachie, les chaînons des Alpes transylvaines se ramifient au sud avec une remarquable régularité, et les torrents qui en descendent se ressemblent par leur direction générale. Toutes les rivières, celles qui naissent dans les vallées méridionales, et les cours d'eau plus abondants qui traversent l'épaisseur des monts et coupent les Carpathes on fragments séparés, le Sil ou Chil, l'Olto ou Aluta, le Buseo, décrivent uniformément une courbe vers l'est avant de se mêler, soit directement, soit indirectement, dans le grand courant danubien; seulement, la courbe est d'autant plus forte que la rivière elle-même débouche plus en aval.
De l'arête suprême des montagnes à la plaine du Danube, l'inclinaison moyenne des pentes est à peu près la même dans les divers chaînons, et, par suite, les zones de température et de végétation se succèdent du nord au sud avec une singulière uniformité. En haut, sur la frontière transylvaine, se dressent les cimes revêtues de forêts de conifères et de bouleaux, et toutes blanches de neige en hiver; puis viennent les croupes des montagnes secondaires, où dominent le hêtre et le châtaignier, où se mêlent pittoresquement toutes les essences des forêts d'Europe; plus bas encore, les collines doucement ondulées sont parsemées de bouquets de chênes et d'érables, et les vignes occupent les pentes ensoleillées. Enfin viennent la grande plaine unie et les lacs riverains du Danube avec les arbres fruitiers de toute espèce, les peupliers et les saules. La zone moyenne, entre les grandes Alpes et les campagnes basses, abonde en sites ravissants par la forme pittoresque des rochers, la richesse et la variété de la verdure, la limpidité des eaux. C'est dans cette «Arcadie heureuse» que se trouvent la plupart des grands monastères, magnifiques châteaux forts, couronnés de dômes et de tours, entourés de jardins et de parcs. Quant à la plaine, elle est en maints endroits nue et monotone; mais ses villages, à demi enfouis dans le sol et se confondant avec les herbes, ont du moins l'admirable horizon des montagnes bleuies par la distance. Les objets qui arrêtent le plus le regard sur la terre unie sont les hautes meules de foin, déjà figurées par les sculpteurs romains sur la colonne Trajane.