Pays essentiellement agricole, la Roumanie n'exploite guère que les richesses fournies spontanément par la nature. Les veines de métaux divers, si nombreuses dans les Carpathes, sont laissées sans emploi à cause du manque de routes d'accès; les fontaines de pétrole coulent sans utilité, et la plupart des couches de sel gemme restent en réserve sous le sol pour des âges futurs. Quatre salines seulement sont exploitées pour le compte du gouvernement, deux par des ouvriers libres, deux autres par des condamnés qui passent leur vie dans les profondeurs de la roche: chaque année, la production du sel, qu'il serait facile de centupler, s'élève à plus de 50,000 tonnes. La pêche est aussi l'une des industries de la Roumanie. Les riverains du bas Danube salent et expédient les poissons qui se trouvent en abondance dans le fleuve et les lacs avoisinants et préparent le caviar que leur donnent les grands esturgeons. C'est à peu près tout: la Roumanie ne peut avoir d'industrie manufacturière que dans le voisinage des grandes villes; elle n'a même de véritable spécialité que pour les confitures, triomphe de ses ménagères.
Néanmoins son commerce ne cesse de s'accroître [46x]. Naturellement, elle n'avait autrefois qu'un débouché pour ses produits, celui des «chemins qui marchent». Le Danube était la seule porte ouverte au grand mouvement des échanges, et presque toutes les marchandises devaient s'entreposer à Galatz, située précisément à l'angle du fleuve où viennent converger, par le Sereth, les principales routes de la Valachie et de la Moldavie. Longtemps encore le Danube restera la grande voie commerciale, du moins pour les marchandises; de même, le Pruth, que les bateaux à vapeur remontent jusqu'à Sculeni, à une faible distance au nord de Jassy, continuera de rendre de grands services aux expéditeurs de denrées; la Bistritza et les autres rivières descendues des Carpathes seront les grands véhicules des trains de bois; mais les chemins de fer ont donné à la Roumanie d'autres issues vers l'extérieur. Par Jassy et la Bukovine, le delta du Danube se relie à la Pologne, à l'Allemagne du Nord et aux rivages de la Baltique; par la ligne de Jassy au Pruth, elle se rattache à Odessa, à la mer Noire et à tout le réseau russe; par le pont de Giurgiu, qui n'aura pas moins de 3 kilomètres de longueur de l'une à l'autre rive du Danube, et qui rejoindra le chemin de Varna, les plaines valaques seront en communication directe avec la mer Noire, et bientôt d'autres voies ferrées iront rejoindre à travers les Carpathes, par les défilés de la Tour-Rouge (Turnu-Roch) et du Chil, les hautes vallées transylvaines et les plaines de la Hongrie. Comme le Piémont et la Lombardie, les campagnes moldo-valaques ne peuvent manquer de devenir, grâce à l'horizontalité du sol, une des régions les plus importantes de l'Europe pour la jonction et les croisements des chemins de fer. Mais ce n'est point sans appréhension que Moldaves et Valaques voient s'approcher cette ère commerciale. Ils se disent que les chemins de fer d'outre-Carpathes profiteront surtout aux Autrichiens, juifs ou teutons, comme leur ont profité déjà la voie ferrée de Czernovitz à Jassy et les bateaux à vapeur du Danube; ils comprennent fort bien à quels dangers politiques les expose cette prise de possession commerciale par les Allemands, surtout sous une dynastie germanique; mais c'est à eux de montrer si leur force de cohésion est suffisante pour qu'ils puissent maintenir, en dépit des nouveaux venus, une solide individualité nationale [47].
[Note 46: ][ (retour) ] Commerce de la Roumanie en 1872:
Importation........ 106,000,000 fr.
Exportation........ 167,000,000 »
Transit............ 3,000,000 »
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Total.............. 276,000,000 fr.
Bateaux à vapeur du Danube, en 1872 29, d'un port de 7,620 tonneaux
Grandes routes............ en 1875 4,260 kilomètres.
Chemins de fer..................... 1,235 »
Télégraphes........................ 4,000 »
BUCAREST.
Dessin de F. Sorrieu d'après une photographie.
Les Roumains se plaignent fort de ce que le traité de Paris n'ait pas complété leur territoire, du côté de la mer Noire, en lui donnant une des rives de la Soulina. Jadis le delta danubien appartenait à la Moldavie, ainsi que le prouvent les ruines d'une ville construite par les Roumains en face de Kilia, sur la rive méridionale du fleuve. Jusqu'à la fin du siècle dernier, le préfet moldave d'Ismaïl avait juridiction sur le port de la Soulina et s'occupait du curage de la passe. Néanmoins les puissances occidentales, attribuant la possession du delta tout entier à la Turquie, n'ont laissé aux Roumains que la rive gauche du fleuve de Kilia et les îles de ses bouches. Il en résulte que la Moldavie n'a point d'issue directe sur le Pont-Euxin, si ce n'est pour les embarcations d'un très-faible tonnage; des barres de sable ferment toutes les embouchures aux grands navires. M. Desjardins et divers ingénieurs ont étudié pour le gouvernement roumain le projet d'un canal de grande navigation qui relierait le fleuve à la baie de Djibriani, au nord du delta. Ce canal, qui Saurait pas plus de douze kilomètres de longueur, offrirait certainement de grands avantages; mais son port terminal, si soigneusement qu'on le construise, aurait l'inconvénient de s'ouvrir dans une baie fort tempétueuse, où soufflent en plein les vents du nord-est, les plus dangereux de la mer Noire. En attendant l'ouverture de ce futur port de Carol, la Roumanie n'a-t-elle pas, comme toutes les autres nations d'Europe, l'embouchure de la Soulina au service de son commerce? C'est elle qui en profite le plus pour l'exportation de ses grains, et cependant elle n'a pas eu besoin de prendre sa part des grands travaux que la Commission européenne a dû entreprendre et continue sans cesse aux frais des puissances de l'Occident, pour approfondir la passe de cette bouche du fleuve.
Bucarest ou Bucuresci, capitale de la Valachie et de l'Union roumaine, compte déjà parmi les grandes cités de l'Europe. Après Constantinople et Pest, c'est la ville la plus populeuse de toute la partie sud-orientale du continent; elle se donne à elle-même le nom de «Paris de l'Orient». Naguère pourtant ce n'était guère qu'une collection de villages, fort pittoresques de loin, à cause de leurs tours et de leurs dômes brillant au milieu des bosquets de verdure, mais assez désagréables à l'intérieur, mal bâtis, traversés de rues toujours infectes, remplies, suivant les saisons, de poussière ou de boue. Mais, grâce à l'affluence de la population, à l'accroissement rapide du commerce et de la richesse, Bucarest se transforme rapidement, et de grandes rues, propres et bordées de beaux hôtels, des places fort animées, de vastes parcs bien entretenus, lui donnent dans les quartiers du centre l'apparence d'une capitale européenne, méritant son nom qui signifie, dit-on, «ville joyeuse.» De rares édifices et quelques ornements d'architecture, dans le style turc ou persan, rappellent l'ancienne domination des Osmanlis.
La ville de Jassy ou Yachi, qui fut après Sutchava, aujourd'hui annexée par l'Autriche, la capitale de la Moldavie, occupe une position moins centrale que Bucarest; mais la fertilité de ses campagnes, le voisinage du Pruth et de la Russie, à laquelle elle sert d'entrepôt, sa situation sur le grand chemin commercial qui réunit la mer Baltique à la mer Noire, devaient lui donner aussi une population nombreuse; comme Bucarest, elle est devenue florissante, quoique l'union des deux principautés roumaines en un seul État l'ait privée de son titre de capitale. Bâtie sur les derniers renflements de collines exposées au soleil du midi, baignée par la petite rivière de Bahlui, qui serpente au milieu des ombrages, Jassy se présente sous un aspect assez grandiose, que ne dément point la vue des beaux quartiers de l'intérieur. La population, où les Juifs, les Arméniens, les Russes, les Tsiganes, les Tartares, les Szeklers sont nombreux, a déjà une physionomie semi-orientale: on se croirait sur le seuil même de l'Asie.