Toutes les autres villes de la Roumanie doivent aussi leur importance à la position qu'elles occupent sur des chemins de commerce. Botochani, au nord de la Moldavie, est une ville de transit pour la Pologne et la Galicie; on peut en dire autant de Falticheni, aux foires internationales très-fréquentées. Le commerce fait grandir les cités du Danube: Vilkov, le grand marché aux poissons et au caviar; Kilia, l'antique Achillea ou ville d'Achille; Ismaïl, où les lipovanes russes sont nombreux; Reni; Galatz ou Galati, que l'on dit être une ancienne colonie des Galates et qui est aujourd'hui la grande cité commerçante du bas Danube et le siége de la commission européenne des embouchures; Braïla, jadis pauvre village, quand elle était une forteresse turque, et maintenant la cité préférée des Grecs de Roumanie, la rivale de Constantinople, d'Alexandrie et de Smyrne comme centre littéraire de l'hellénisme en dehors de la Grèce. Toutes ces villes, quoique situées sur le fleuve, sont de véritables ports de la mer Noire et des entrepôts où viennent s'emmagasiner les denrées agricoles, et surtout les céréales vendues à l'étranger; Giurgiu, le San-Giorgio des Génois, est le port de Bucarest sur le Danube; Turnu-Séverin est la porte d'entrée de la Valachie, en aval des grands défilés du fleuve; Craïova, Pitesti, Ploïesti, Buzeo, Fokchani, s'élèvent à l'issue des chemins qui descendent des hautes vallées de la Transylvanie. Alexandria, ville nouvelle bâtie au milieu des plaines qui s'étendent de Bucarest à l'Olto, est un entrepôt de produits agricoles.
Jadis, pendant les temps des incessantes guerres du moyen âge, alors que la forte position stratégique était un plus précieux avantage que les facilités du commerce, les capitales de la «Domnie» avaient dû s'établir au coeur même des Carpathes. Au treizième siècle, la métropole était à Campu-Lungu, au milieu des montagnes. Celle qui lui succéda fut la Curtea d'Ardgeche ou «cour d'Argis», fondée, au commencement du seizième siècle, par le prince Negoze ou Nyagon Bessaraba; il n'en reste plus qu'un monastère et une église merveilleuse, dont les murailles, les corniches, les quatre tours aux toits d'étain brillant sont ciselées comme un bijou d'orfèvrerie; pas une pagode indoue n'est plus ornée que cette grande châsse byzantine. Quant au beau palais élevé par les domni dans la troisième capitale, qui fut Tirgovist, sur la Jalomitza, on n'en voit plus que des murs noircis par l'incendie [48].
[Note 48: ][ (retour) ] Population approximative des villes principales de la Roumanie, en 1875:
VALACHIE. Galatz.............. 80,000 hat.
Bucarest............ 200,000 hab. Botochani........... 40,000 »
Ploïesti............ 30,000 » Berlad.............. 26,000 »
Braila.............. 26,000 » Ismaïl.............. 21,000 »
Craïova............. 22,000 » Fokchani............ 20,000 »
Giurgovo ou Giurgiu. 15,000 » Piatra.............. 20,000 »
Pitesti............. 15,000 » Houchi.............. 18,000 »
Buzeo............... 11,000 » Roman............... 17,000 »
Campu-Lungu......... 11,000 » Bacau............... 15,000 »
Alexandria.......... 10,000 » Falticheni.......... 15,000 »
Kalarach (Stirbey).. 5,000 » Dorohoï............. 9,000 »
Turnu-Séverin....... 3,000 » Kilia............... 8,000 »
MOLDAVIE. Reni................ 8,000 »
Jassy............... 90,000 » Bolgrad............. 6,000 »
La Roumanie, formée des deux anciennes Principautés-Unies de Moldavie et de Valachie, s'est constituée en un État unitaire et semi-indépendant, sous la protection des grandes puissances européennes et ne reconnaissant l'ancienne suzeraineté du sultan que par un tribut de moins d'un million de francs. Elle s'est donné un prince héréditaire tenu de gouverner d'après les formes constitutionnelles et pris dans la famille prussienne des Hohenzollern. La plus récente constitution, celle de 1866, confère au prince le droit de nommer les titulaires de toutes les fonctions publiques, ceux de conférer tous les grades militaires, de commander l'armée, de battre monnaie, de sanctionner les lois ou de leur refuser sa signature; d'amnistier les condamnés ou de commuer leur peine. Il est assisté par des ministres. Son traitement annuel est de 1,200,000 francs.
Le pouvoir législatif est composé de deux chambres, nommées suivant une procédure assez compliquée, destinée à favoriser surtout les intérêts de fortune. A l'exception des serviteurs à gages, tous les Roumains âgés de vingt et un ans et payant à l'État un impôt de quelque nature que ce soit, sont inscrits sur les listes électorales, mais ils se divisent en quatre collèges, dont la puissance votative diffère singulièrement. Le premier collège de chaque district est composé des électeurs ayant un revenu foncier de 5,300 francs et au-dessus; les électeurs dont le revenu foncier est de 1,100 à 5,500 francs font partie du deuxième collège; les commerçante et les industriels des villes payant un impôt d'au moins 29 francs, les pensionnaires de l'État, les officiers en retraite, les professeurs et les gradués universitaires forment le troisième collège; enfin tous les autres électeurs sont groupés dans la quatrième catégorie. Les deux premiers collèges nomment chacun un député par district; le troisième, beaucoup plus nombreux, élit un député dans les petits chefs-lieux, deux dans les villes plus considérables, trois dans les villes importantes, quatre à Jassy, six à Bucarest. Quant au quatrième collège, il est privé du vote direct; en droit, il est censé nommer par groupe de cinquante électeurs un certain nombre de délégués qui choisissent leur représentant; en réalité, il se trouve à peu près privé du pouvoir électoral.
Le Sénat représente surtout la grande propriété territoriale. Tandis que le député n'est point astreint à des conditions de cens supérieures à celles de ses mandants, le candidat à la première chambre doit justifier d'un revenu d'au moins 8,800 francs, à moins qu'il n'ait exercé quelque haute fonction dans l'État. Les électeurs au Sénat sont divisés en deux collèges par district, celui des propriétaires de campagne et celui des propriétaires de villes, jouissant les uns et les autres d'un revenu d'au moins 3,300 francs. Dans les villes où le nombre des électeurs n'atteint pas la centaine, on la complète par des propriétaires moins imposés, mais de manière à procéder toujours par ordre de richesse. En outre, les professeurs des universités de Bucarest et de Jassy ont le droit de nommer respectivement un sénateur. L'héritier du trône, les métropolitains et les évêques diocésains sont de droit membres du Sénat. La durée de chaque législature est de quatre ans. A la fin de chaque période, la députation se renouvelle en entier, tandis que les sénateurs, élus pour huit ans, tirent au sort pour savoir quel membre de chaque district doit se représenter aux suffrages des électeurs.
D'après la lettre de la constitution, les Roumains jouissent de toutes les libertés formulées dans les documents de cette nature. La liberté d'association et de réunion est affirmée; la presse n'est entravée ni par l'autorisation préalable, ni par la censure, ni par les avertissements; les municipalités sont élues, ainsi que les maires; seulement, dans les communes composées de plus de mille familles, le prince a le droit d'intervention directe dans le choix des autorités municipales. La peine de mort est abolie, si ce n'est en temps de guerre. L'instruction est libre, gratuite et obligatoire «dans les communes où se trouvent des écoles». Enfin, tous les cultes sont libres, mais la religion «orthodoxe de l'Orient» est déclarée religion dominante et les chrétiens seuls peuvent être naturalisés Roumains; en outre, les actes de l'état civil doivent toujours être précédés de la bénédiction religieuse; la consécration du prêtre est obligatoire pour le mariage. L'église de Roumanie, tout en se rattachant à celle d'Orient pour la partie dogmatique, est absolument indépendante du patriarche de Constantinople et s'administre elle-même par ses réunions synodales; elle a pour chefs les deux archevêques de Bucarest et de Jassy. Quelques milliers de moines habitent les couvents non encore supprimés.
Judiciairement, le pays est divisé en quatre circonscriptions de cour d'appel, ayant pour chefs-lieux Bucarest, Jassy, Fokchani, Craïova. La cour de cassation siège à Bucarest. Les codes français ont été introduits en Roumanie, avec de légères modifications, en 1865.
L'armée roumaine est en grande partie organisée sur le modèle prussien. Tous les citoyens sont tenus de servir de vingt ans à trente-six ans: huit ans dans l'armée active et dans la réserve de l'armée active, huit ans dans la milice et dans la réserve de la milice. De trente-six à cinquante ans, les habitants sont enrégimentés dans la garde nationale. L'armée active proprement dite est divisée en armée permanente et en armée territoriale. La première n'a pas de garnisons fixes et tous ses hommes sont constamment en ligne, tandis que la deuxième armée a des garnisons fixes et n'a que le cadre et le tiers des hommes. C'est le sort qui décide à quelle armée les jeunes gens doivent appartenir: désignés pour l'armée permanente, ils ont devant eux quatre années de service actif; dans l'armée territoriale, le temps de service est plus long de trois années. En comprenant tous les corps, la Roumanie pourrait facilement mettre en campagne une centaine de mille hommes. En outre, l'État a aussi sa petite marine de vapeurs et de chaloupes canonnières et peut ainsi montrer son pavillon dans la mer Noire.
Les finances de la Roumanie sont moins désorganisées que celles de la plupart des États d'Europe. Il est vrai que le gouvernement a dû vivre par de continuels emprunts, pour lesquels il paye en moyenne huit pour cent d'intérêts et dont quelques-uns ont été en grande partie dévorés avant même d'avoir été perçus. La somme presque entière des recettes est absorbée chaque année par le service de la dette, l'armée et la perception des impôts; pour l'administration proprement dite et le travail il ne reste que peu de chose. Néanmoins le crédit de l'État roumain se maintient et ses emprunts, font assez bonne figure sur les marchés de l'Europe, parce qu'ils ont pour gage territorial plus de 2 millions d'hectares qui faisaient partie des immenses domaines des couvents sécularisés; le gouvernement en met chaque année quelques milliers d'hectares aux enchères. La vente du sel et du tabac constitue des monopoles de l'État [49].