[31] « Lu la moitié du second volume de de Maistre sur Bacon. J’ai une jouissance inexprimable à lire cet homme ; ce sont des frémissements de plaisir que j’éprouve quand je me plonge dans l’eau vive des abstractions au sein desquelles son merveilleux esprit ne l’abandonne jamais. » (Deuxième mémorandum, p. 189.)
Dans sa pensée d’aristocrate, lorsqu’à la plénitude du sacerdoce s’ajoutait la fierté de la race, l’homme qui se savait doublement roi, et par son sang et par l’onction du chrême, devait atteindre à une omnipotence effrayante en soi, si l’ascétisme ne la réfrénait : son terrible abbé de la Croix-Jugan spécifie, à une hauteur inégalable de tragique, cette conjonction presque surhumaine des deux privilèges, rendue inutile pour lui, survivant d’une féodalité agonisante, et changée, soit par son orgueil, soit par des maléfices occultes, en un pouvoir d’ensorcellement et de mort.
Le respect infini où Barbey d’Aurevilly s’inclina devant le sacerdoce ne gênait point son indépendance critique à l’endroit des prêtres individuellement considérés ou parfois déconsidérés.
Il dit son fait à Lacordaire, quand il le vit verser dans des concessions tantôt mondaines, tantôt démagogiques. Le médaillon de Mgr Dupanloup n’est pas un des moins mordants parmi ceux des quarante Académiciens qu’il coula en bronze, sauf trois ou quatre, pour l’éternité du mépris. Il exigeait du prêtre qu’il restât prêtre en tout et par-dessus tout, son action terrestre devant s’imposer clairvoyante et souveraine d’autant qu’il jugera la terre de plus haut ; Grégoire VII fut un Pape impérial et sa politique sauva l’Église de dérèglements où elle semblait pouvoir se perdre ; mais de quoi tint-il son génie, sinon de sa sainteté[32] ?
[32] V. Sensations d’histoire, de quelle façon magnifique il a expliqué son pontificat.
Même avant de se soumettre au catholicisme comme au vrai absolu, « dans ce qu’il nous suffit tout au moins d’en connaître », d’Aurevilly vénéra donc en sa doctrine la synthèse des forces civilisatrices, la plus parfaite mise en œuvre des supériorités possibles et la seule philosophie concrète « qui embrasse la nature humaine tout entière ».
A mesure que ses facultés d’artiste s’agrandissaient, il constata que, plus sa compréhension de la vie se faisait large, plus elle convergeait vers l’orthodoxie, « cette science du bien et du mal », et qu’un art qui « peint ressemblant est par excellence un art catholique ». Peindre ressemblant, ce n’était point, il le répétera, mouler goujatement, à la manière des naturalistes, l’expression sur le visage des réalités, mais faire saillir l’intérieur des âmes dans un geste, une nuance, un mot, plonger jusqu’aux analogies essentielles, développer la liaison des apparences qu’on touche avec leurs causes supra-sensibles.
L’idée de Cause, fortement saisie, le mena comme par la main vers la surnaturalité du dogme. Il n’en poussa jamais très loin l’étude historique et théologique, et, bien qu’il se gorgeât quelquefois de Saint Thomas[33], « rude moelle de lions », il participa sur ce point à l’insuffisance commune des modernes les plus croyants. Cependant il possédait cette théologie « naturelle et certaine » qu’admirait chez lui Mgr Bertaud.
[33] V. son Mémorandum de 1864, p. 259.
Vis-à-vis des règles morales, en dépit de ses propres faiblesses, jamais il ne prétendit, dans ses conceptions, faire transiger la loi au profit du désordre, humilier l’esprit sous la chair ; leur antagonisme insoluble devint au contraire le texte de ses romans, et, si vieille que fût cette donnée, il la pressentit inépuisable en renouvellements et en profondeurs.