Ses amis, Guérin et Trebutien entre tous, l’occupaient plus que ses maîtresses : il s’enivrait de causeries métaphysiques, de correspondances insatiables.
D’Aurevilly, vers cette époque, semblait promettre une sorte de Musset, moins impulsif, plus abstrait, plus réfléchi.
Chez lui, la violence des instincts n’opprima que par crises le libre arbitre. Son besoin de domination sur les autres et sur lui-même, ou, pour mieux dire, son invincible aristocratie le préserva des grossiers dévergondages. Porté, comme tout Normand, aux liqueurs fortes, il s’interdisait d’en faire abus ; il s’exerçait à ne point se rendre l’esclave même des femmes qui lui plaisaient. De même que Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, il cherchait les occasions de petites victoires réitérées, afin de se prouver la force de son ascendant : « On obtient tout ce qu’on veut des hommes, écrivait-il, par la persistance sans colère et par l’idée fixe éternellement reproduite dans les mêmes termes et les mêmes accents. » En attendant, il se contentait, au cours d’une discussion, de « ne pas se laisser désarçonner plus qu’un centaure » ; il s’imposait d’accepter avec calme les déconvenues ; il aurait voulu, à l’exemple de Napoléon, pouvoir prendre et quitter librement « le poids de ses pensées, se maintenir maître, en toute occurrence, de transposer son attention ». Il s’indignait, approchant de la trentaine, d’avoir, jusque-là, si peu agi :
« Qu’ai-je fait et que suis-je ? Qu’est-ce que je laisserais d’achevé, de forclos, si je mourais ? »
Mais sa volonté se cherchait encore sans objet vital, et aurait pu s’ankyloser dans le vide, ou dévier vers de faux principes. Actuellement, par cela seul qu’il se détermina dans un autre sens, on le concevrait mal, confondant, comme le Vigny d’Eloa, l’amour avec la pitié, puis, détrompé des faiblesses du cœur, se raidissant vers un stoïcisme de désespoir, celui des Destinées. Tel est l’orbe pourtant où s’enferme Allan de Cinthry, le héros de Ce qui ne meurt pas. Ailleurs, le philosophe Altaï — c’est d’Aurevilly lui-même — s’est mis en tête de sauver la courtisane Amaïdée ; il l’entraîne dans la solitude, au bord de l’Océan, auprès de son ami, le poète Somegod (Maurice de Guérin). Amaïdée, s’ennuyant, prend la fuite, retourne à sa vie d’esclave, et Altaï conclut en fataliste : « On ne relève pas une femme tombée, et toujours la chute est mortelle. »
Il eût été difficile à Barbey d’Aurevilly, avec sa claire vue ironique des indigences humaines, de s’en tenir à de folâtres chimères, de croire à la bonté de l’espèce et à la souveraineté de la raison. Le danger, pour un byronien épris de Stendhal, paraissait plutôt de finir dans un pessimisme insultant ; les perverses leçons du XVIIIe siècle, dont il ne fut pas indemne, — et c’est pourquoi il l’eut si fort en exécration, — l’incitaient à envisager l’existence comme une fantasmagorie d’art, ou une grimace de vanité plus ridicule encore que féroce, et derrière laquelle il n’y a rien. Il serait alors devenu ce qu’une malveillance radoteuse s’entête à déprécier en lui, un homme tout de décor et d’attitude, un cabotin de haute parade.
Son retour au catholicisme disciplina ses penchants, rectifia les oscillations de son intelligence, ouvrit à ses énergies instables un champ de certitude et d’alacrité. Eugénie de Guérin le définissait auparavant « un beau palais où il y avait un labyrinthe ». Désormais, le labyrinthe simplifié se convertit peu à peu en une crypte aux assises granitiques, mâle et pure dans son ensemble, quoique précieuse d’ornementations et traversée encore de souffles lascifs. Quant au palais, toutes ses fenêtres s’embrasèrent, comme si un concile œcuménique y fût venu siéger.
Cette conversion se fit par un travail lent, sans coup de foudre, attendu qu’il n’avait jamais rompu désespérément avec ses croyances. Les supports de la foi, sinon la foi, lui restaient : tels, au donjon de Chandos, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, ces puissants gonds des portes arrachées qui s’enfoncent, intacts, au vif des murailles géantes. Lorsqu’il séjournait chez son père, il assistait aux offices le dimanche ; il aimait les traditions liturgiques, dédaigneux cependant du moyen âge, et il eût « donné, disait-il, toutes les cathédrales pour une tresse de Diane de Poitiers ».
Ce ne fut ni l’esthétisme ni une exaltation de sensibilité qui rapprochèrent des sèves catholiques sa vie intérieure. A cet égard, son catholicisme se révèle autrement sérieux que celui d’un Chateaubriand et d’un Lamartine. Sa raison positive fut reconquise en même temps que ses facultés de poète.
Un attrait dominateur le tournait vers l’histoire ; en étudiant les gestes de la Papauté (l’Innocent III de Hurter) il admira de plus en plus « l’imposance » du point de vue catholique. Il lisait avec enivrement Joseph de Maistre[31] ; cet indomptable logicien de la théocratie unitaire le gagna sans effort à une thèse qui rencontrait au fond de son tempérament des concordances impérieuses. La stabilité de l’Église, son entente du gouvernement des âmes et des états, tout ce qui a le plus mis en rébellion contre elle des cerveaux anarchiques et inconsistants, c’est là que d’Aurevilly trouva un motif initial de croire. Il ne concevait rien en ce monde au-dessus du prêtre, parce que le prêtre est, plus que nul autre, fait pour commander, étant investi d’une puissance tellement formidable que Dieu même, une fois qu’il l’y a constitué, ne peut plus l’en faire déchoir. Les plus éclatantes figures de l’histoire laïque lui paraissaient d’une piètre mine auprès des saints et des porteurs de tiare ou de pourpre qui ont mené, depuis le pré-moyen âge jusqu’aux siècles révolutionnaires, les affaires surnaturelles et temporelles de tous les grands peuples.