D’autre part, son catholicisme lui valut des hostilités sans merci ; l’intransigeance, en critique, de ses convictions, gênait les croyants de moyenne espèce non moins que les libres penseurs. Quand les catholiques subissaient l’erreur du libéralisme, d’Aurevilly, avec ses axiomes foudroyants pour la tolérance, sa fidélité à expliquer l’histoire dans le sens absolu de l’Église et à scruter les événements sous le flambeau de ses seules doctrines, effarait la quiétude des compromis. Comme il ne s’embrigada dans nulle faction politique, pas plus qu’il ne voulut être d’aucun cénacle ni d’aucune Académie, les milieux cléricaux se méfièrent d’un si redoutable paladin. La médiocratie, soi-disant religieuse, réprouva, plus que des maîtres incroyants, un artiste qui, s’avérant catholique, représentait sans fausses décences les désordres de la chair, ou ailleurs exaltait le saint et le pauvre, ces deux épouvantails des honnêtes gens.
Et pourtant, dès ici proclamons-le, Barbey d’Aurevilly restera une des gloires les plus solides du catholicisme intellectuel, au siècle dernier. Ses romans ont prouvé — ce que Chateaubriand n’avait su démontrer par l’exemple — qu’un art imbu de surnaturalisme, six cents ans après Dante, est encore possible, et que les sources des intuitions supérieures ne sont point fermées pour nous. En tant qu’essayiste et philosophe catholique, moins perçant que Joseph de Maistre dans l’acuité des aperçus, il le vaut par la décision et l’ampleur de son dogmatisme. Il ramena toutes les modulations de ses idées à cette unique évidence « qu’en dehors du catholicisme il n’y a rien de profond nulle part » ; postulat dont sa propre expérience vérifia l’absolue justesse ; car si sa foi ne fut pas tout son génie, son génie, hors de sa foi, n’eût été qu’une flamme errante, dévastatrice, s’agitant au gré des partis pris et des passions.
Ce qu’il dut à ses croyances, il le savait d’autant mieux que, sans avoir jamais renié son patrimoine de catholicisme, jusqu’à son âge mûr il le laissa dormir infructueusement. Ses deux premiers Memoranda (1836-1838), ses poèmes de jeunesse, Léa, Amaïdée, Ce qui ne meurt pas, accusent les égarements de sensibilité, la détresse d’orgueil où ses forces eussent dépéri, s’il ne fût enfin revenu, de tout son élan, aux tonifiantes réfections des nourritures sacramentelles.
Après une phase juvénile, celle de son droit à Caen, — il rêvait alors « d’une vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries, des uniformes et des aiguillettes », — il éprouva, entre vingt-cinq et trente ans surtout, une période d’anémie sentimentale, « de tristesse sèche », de « sensation du néant ». Le byronisme l’atteignit plus intimement que bien d’autres, parce qu’il trouvait une séduction à cette amertume méprisante de l’aristocrate qui s’ennuie. L’ennui devenait « le dieu de sa vie ». Il se jugeait « vieux, vieux, vieux ». Des veilles démesurées, un régime bizarre — souvent il dînait d’une tranche de melon ou d’un morceau de sucre, ou même ne dînait pas du tout — entretinrent son état mélancolique. Lorsqu’il restait seul, dans sa chambre, au crépuscule, des angoisses indéfinies l’oppressaient ; un temps pluvieux, l’après-midi d’un dimanche, par les rues désertes, le navraient comme un abandon.
Irrégulier d’humeur, capricieux, à ses moments les plus moroses il débitait « des folies et des fatuités » ou cédait à une paresse torpide, singulière chez un artiste, plus tard si productif — sa promptitude d’action ne devait, au reste, en nul temps, exclure une certaine pente à l’indolence, au reploiement ; empoigner son labeur « avec une rapidité d’oiseau de proie », n’était-ce pas une façon de s’en libérer plus vite ? — Sa voracité de lectures trompait son isolement ; il lisait n’importe quoi, même les Mémoires du Diable de Soulié, pour « voir ce que c’était ». Avec cela, des riens frivoles comblaient le vide de ses heures : la venue du coiffeur est rarement omise dans son journal ; il se faisait de l’essayage d’une redingote une affaire grave. Il fréquentait quelques salons, s’y composait un rôle de nonchalante et sarcastique supériorité, ne trahissant son fond passionné que par des concetti et des traits étincelants. Mais, quoiqu’il se donnât le maintien d’un héros selon Stendhal, il n’aurait pu, comme Stendhal, rester sèchement l’analyste retors des hypocrisies mondaines. Dès son petit livre du Dandysme et son roman de l’Amour impossible, la verve du poète frémit sous les rigueurs de l’analyse.
Ses froideurs de dandy cachaient une ténuité d’impressions morbide, des facultés d’analogies aussi subtiles que celles des lyriques anglais. La vue d’une capote de soie blanche avec un nœud flottant le remuait pour toute une soirée ; un beau jour de septembre, dans une lumière ambrée, lui causait des sensations « inavouables, tant elles étaient incompréhensibles. » Ses idées, quand elles se cristallisaient en maximes, affectaient une finesse d’antithèse presque féminine :
« Si la perte de ce qui fut est amère, notait-il un matin, la perte de ce qui n’a pas été l’est bien davantage[30]. »
[30] Deuxième mémorandum, p. 23.
Une grande affection sans espoir pour une femme qu’il revit à de rares intervalles creusait au centre de sa vie comme un puits de silence et de douleur murée ; des passades sensuelles eurent peine à l’en divertir ; il aimait, en damoiseau nerveux qu’il était, les femmes sculpturales, ou d’une animalité provocante ; toutefois, peu capable de plaisir, lorsqu’il ne l’intellectualisait point par le sentiment et l’imagination.