Calomnié, il le fut et dénigré, plus encore par ceux qui devaient le défendre que par les autres. M. de Pontmartin dépassa contre lui Zola en âcreté de rage. Il a eu beau disparaître : ou bien, à son égard, l’iniquité du silence se prolonge ; ou on s’en tient à l’opinion qu’ont faite ses ennemis ; on lui en veut, comme s’il vivait, de deux supériorités irrémissibles : d’avoir été un aristocrate et un catholique, et de l’avoir été superbement, en conquérant, non en vaincu.
Son aristocratie[28], même s’il en eût renié les principes, eût offensé des temps démagogiques exécrant d’instinct quiconque humilie, par sa stature, l’anonyme pleutrerie des masses. Mais Barbey d’Aurevilly, loin d’effacer son écusson sur sa porte, le relustra, et laissait éclater dans tous ses gestes les privilèges d’un sang hautain. Bien qu’il crût aux aristocraties personnelles — certaines individualités « valent des races, parce qu’elles sont faites pour en fonder », — il n’en croyait pas moins que le signe le plus authentique d’une élite traditionnelle, « le génie du Commandement », peut passer d’un ancêtre à quelques descendants élus. Ces virtualités héréditaires, pour sa part, il les transmua en force imaginative et en idées, les glorifia dans ses fictions.
[28] Paul Bourget, qui fut son intime et qui l’a défini avec sa pénétration dans la préface du deuxième mémorandum, me livrait naguère (décembre 1926) ces particularités. Quinze jours avant sa mort, d’Aurevilly l’appela auprès de lui, rue Rousselet, et lui montra des papiers de famille établissant que son arrière-grand-père était le chevalier Barbey : « Vous attesterez, lui dit-il, que mon vrai nom n’est pas Barbey d’Aurevilly, que je suis le chevalier Barbey. » Faut-il admettre que ce Barbey fut fait chevalier, ayant consenti à épouser une demoiselle honorée quelques semaines des faveurs de Louis XV et devenue enceinte du Roi ? Bourget interrogea un jour sur cette origine Barbey ; il répondit par une boutade : « Je ne veux pas être le cousin du comte de Chambord, d’un prince qui ne sait pas monter à cheval. » Mais le duc d’Aumale, qui se croyait bien informé, dit au même Paul Bourget, lorsqu’il lui posa cette question : « Oui, Barbey est un Bourbon. »
Aussi ses goûts aristocratiques lui furent-ils imputés comme une bravade. Il est clair que son besoin de s’en targuer trahissait l’inquiétude d’une décadence, de même qu’avant lui, chez Saint-Simon, le tourment des préséances et de l’étiquette. Néanmoins, il y avait là mieux qu’une pose d’artiste et de mondain ; le gentilhomme en lui se défendait, défendait tout un monde contre la submergeante vulgarité. Ses semblants de dandysme, son souci des nuances rares et des sentiments absolus équivalaient à des vestiges d’indépendance féodale. Il se permettait des élégances tranchantes, sachant trop que personne n’aurait l’audace de les imiter, et il eut celle d’être lui aussi bien dans les dentelles de ses cravates et les tortillons de ses paraphes sanglants que dans ses paradoxes de contre-révolutionnaire et de chrétien. Ce que ses manières étalaient d’original et qu’on a pris pour de l’enfantillage romantique répondait à l’esprit d’une caste qui, dépouillée de ses distinctions, pour attester qu’elle ne voulait pas mourir, se singularisait plus jalousement.
Ses attitudes ostentatoires prévenaient une anxiété du même ordre. D’ailleurs, il ne dépendait guère plus de son caprice d’avoir, comme eussent dit ses pères, le « boute-hors » aisé et avantageux, que d’être doué d’une voix mordante et d’un œil de gerfaut. Il était de ceux qui portent leur blason jusque dans la gouttière de leur nez. Il eût voulu s’encanailler, ou se faire une échine docile ; malgré lui, il se serait dénoncé patricien, impérieux. Très conscient de ce qu’il valait, il passait au milieu des hommes avec une allure de justicier, n’oubliait pas qu’il avait eu pour aïeul un grand bailli à robe rouge, Ango, longtemps fameux en Normandie par ses rigueurs. Sous son harnois de journaliste, il n’abdiqua point la franchise de sa fierté : « On doit la vérité, prononçait-il, à tous, sur tout, en tout lieu et à tout moment, et on doit couper la main à ceux qui, l’ayant dans cette main, la ferment. » Il sabrait les coquins et les médiocres, d’autant plus qu’il les voyait puissants, et se plaisait à claironner les noms d’inconnus qu’il admirait. Plus strictement qu’à Saint-Simon, il lui eût été permis de témoigner qu’il gardait « son pucelage entier sur les bassesses » ; il mourut, ainsi qu’il se le promettait, sans avoir « quitté son gant blanc », et put le tendre à Dieu, net au moins de tout vasselage malpropre.
De telles façons cavalières devaient exaspérer ou le rendre incompréhensible ; une aversion, faite de peurs et de rancunes, s’est étendue de sa personne à son œuvre.
Comment, au reste, eût-on supporté des livres qui prenaient à rebrousse-poil les préjugés modernes ? L’aristocratie elle-même, au temps de Louis-Philippe et du Second Empire, elle que d’Aurevilly reconnaissait étiolée par la vie de salon, « hébétée par le turf », ou racornie, en province, au fond d’un stérile isolement, aurait-elle saisi la beauté d’un roman, tel que le Chevalier Destouches, conçu à la gloire de la Chouannerie ? Aujourd’hui, plus encore, peu de lecteurs, voire titrés, sentiraient la magnificence de cette parole que, dans l’Ensorcelée, la vieille Clotte jette aux pieds de l’abbé de la Croix-Jugan :
« Ah ! vous autres seigneurs, qu’est-ce qui peut effacer en vous la marque de votre race, et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous étiez aux seuls os de vos corps, quand ils seraient couchés dans la tombe ? »
Ses romans sont écrits comme les Mémoires d’un homme de qualité qui aurait traversé des aventures de guerre[29] ou d’amour, souvent étranges, au-dessus de la vie commune, en des pays excentriques, vieux de mœurs et d’aspects, où son âme, comme celle d’un bouvier normand d’autrefois, se saturait de légendes et voyait spontanément le surnaturel inséré dans les faits tangibles. Une ère de vile bourgeoisie, s’il en fut jamais, une France peu romanesque, lasse de ses antiques vertus guerrières, blasphémant tout ce qu’elle avait cru, pouvait-elle en faire sa pâture ?
[29] V. dans le livre de François Laurentie : sur Barbey d’Aurevilly, son masque mortuaire reproduit en frontispice. C’est le visage d’un vieux colonel de lanciers.