La couleur des contes de Villiers se présente, dans l’ensemble, tragique comme son existence, comme les sujets des légendes bretonnes, presque toujours attirées vers des épisodes sinistres. La mort et l’échafaud envahirent ses songeries presque à la façon d’une idée fixe. Il recherchait le spectacle des exécutions, comme son « convive des dernières fêtes[56] », non sans doute chatouillé du même sadisme sanguinaire, mais en blasé curieux d’émotions fortes, et pour surprendre le brusque saut d’un vivant dans les clartés de l’au delà. Il croyait que les suprêmes images réfléchies par les yeux d’un moribond persistent au fond de ses prunelles, même quand les battements de son cœur ont cessé. La hantise de la guillotine explique des inventions baroques, telles que la mésaventure de M. Redoux[57] : M. Redoux, contemplant, au Musée Tussaud, la machine qui servit pour le supplice de Louis XVI, en vient à mimer l’exécution du Roi ; il se couche sur la planche, insinue son cou dans la lunette et ne peut plus l’en retirer.
[56] V. Les Contes cruels.
[57] Les phantasmes de M. Redoux (Histoires insolites).
Villiers dominait cependant les sujets macabres par un effort de rigueur logique, semblable à celui du savant, lorsqu’il analyse un cas anormal. Il se maintenait extérieur à ses fictions terrifiantes, se divertissait à stupéfier son lecteur, à lui donner froid dans le dos. « Cela fera, déclarait-il, un certain effet. »
Est-ce à dire que le tourment de l’effet absorbe toutes ses intentions et qu’il combine des faits étranges, à la manière des conteurs américains, pour le seul attrait de l’étrangeté ?
Claire Lenoir a jadis trompé son mari ; elle agonise dans une chambre d’hôtel, et, au moment de mourir, voit se peindre sur la muraille la mort affreuse de l’homme pour qui elle fut coupable. Quand elle a expiré, le docteur Tribulat Bonhomet, unique spectateur de sa dernière angoisse, attire son cadavre en travers du lit, examine, à l’aide d’un ophtalmoscope, les yeux, « les grands yeux renversés, vitreux, fixes, exorbitants, déployés ». Et voici tout ce qu’il y aperçoit :
Des cieux ! — des flots lointains, un grand rocher, la nuit tombante et les étoiles ! — Et, debout sur la roche, plus grand que les vivants, un homme pareil aux huit insulaires des archipels de la Mer-dangereuse, se dressait ! Était-ce un homme, ce fantôme ? Il élevait d’une main, vers l’abîme, une tête sanglante, par les cheveux ! — Avec un hurlement que je n’entendais pas, mais dont je devinais l’horreur à l’ignivome distension de sa bouche grande ouverte, il semblait la vouer aux souffles de l’ombre et de l’espace. De son autre main pendante, il tenait un coutelas de pierre, dégouttant et rouge. Autour de lui, l’horizon me paraissait sans bornes, — la solitude, à jamais maudite ! Et, sous l’expression de furie surnaturelle, sous la contraction de vengeance, de solennelle colère et de haine, je reconnus, sur-le-champ, sur la face de l’Ottysor-vampire, la ressemblance inexprimable du pauvre M. Lenoir avant sa mort, et, dans la tête tranchée, les traits affreusement assombris de ce jeune homme d’autrefois, de sir Henry Clifton, le lieutenant perdu.
Apparemment, Villiers s’est plu à jeter le négateur et scientiste Bonhomet en face d’une vision dont l’épouvante s’enfonce dans l’obscur labyrinthe des concordances « surnaturelles ». Mais jusqu’à quel point admettait-il lui-même la réalité possible, de ce tableau ? L’artifice littéraire ne déborde-t-il pas ici le symbolisme mystique ?
Mystique avec véhémence, Villiers fut pourtant un mystificateur. Il enfermait ses amertumes, ses mépris, parfois ses croyances dans le fourreau damasquiné d’étincelantes ironies. Il eut beau mépriser l’esprit pour l’esprit, — car « l’esprit dans le sens mondain, pensait-il, est l’ennemi de l’intelligence[58], » le pli coutumier de sa lèvre, son œil aigu et méfiant trahissaient un besoin de persiflage, le qui-vive du bretteur « en garde contre toute agression[59] ». Son ironie partait d’un dédain d’aristocrate pour l’indécrottable haine des gens du commun qui l’opprimaient de leurs sottises coalisées. Le gentilhomme voué à la misère, l’artiste vilipendé se revanchait par des traits acerbes des avanies qu’il devait subir. Rarement il s’indignait, il invectivait. Son ironie, d’une indéfectible élégance, perçait en effleurant, comme le poignard du spectre, dans la Mort rouge d’Edgar Poë. Personne n’a manié l’antiphrase d’une main plus meurtrière que le railleur des Deux augures[60]. Un jeune écrivain se présente chez le directeur d’un journal et lui propose un article ; pour se faire valoir il n’a que deux titres : il est inconnu et sans ombre de talent.
[58] L’Ève future, p. 69.