[59] Gustave Guiches, Villiers de l’Isle-Adam (la Nouvelle Revue, 1er mai 1890).

[60] V. Les Contes cruels.

Hein ? s’écrie le directeur, tremblant de joie, vous vous prétendez sans talent ?… Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous offrirais ! — Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet article ?

— Lisez, monsieur ! articule avec fierté le jeune tentateur…

Une verve surprenante, et qui ne dévie jamais vers des outrances vulgaires, module, durant dix-huit pages, cette gageure de paradoxale dérision. Les demoiselles de Bienfilâtre, Virginie et Paul, La machine de gloire[61] sont aussi des merveilles d’ironie fantaisiste. Toutefois, là encore, Villiers reste artificiel. Comment répéter une manière, et n’être point maniéré ? La présence de l’auteur est trop perceptible sous chaque mot de ses personnages ; il se fait comme un jeu de tailler en dard aigu la queue de toutes ses phrases, mais nous laisse la déception d’apercevoir dans les humains de ses contes des caricatures lyriques et symboliques, non des vivants analogues à ceux que notre expérience a rencontrés. En se moquant d’eux, il semble parfois se moquer de lui-même, et on penserait presque de lui ce qu’il exprime du cabotin Chaudval :

Le vieux histrion expira, déclamant toujours son grand souhait de voir des spectres, sans comprendre qu’il était lui-même ce qu’il cherchait[62].

[61] Id.

[62] Id., Le désir d’être un homme.

Son Tribulat Bonhomet bafoue, après Homais, le bourgeois moderne, suffisant et médiocre, installé dans ses partis pris, grossièrement matériel. Il admire Voltaire et les penseurs qui savent gagner de l’argent. Le Progrès, la Science ont remplacé pour lui l’Être suprême. Il se croit philanthrope et poursuit d’une féroce animadversion tout ce qui dérange la sécurité de son égoïsme. Il hait à mort l’artiste, parce que l’artiste « a une âme » et lui fait honte de la sienne. Mais, tandis qu’Homais pérore entre ses bocaux, authentique et inamovible, Bonhomet, anormal, effrayant, amplifié et déformé en symbole, crève fréquemment les limites du vraisemblable. Vrai dans l’essence, il a l’air d’un monstre. Il se délecte, la nuit, à pénétrer avec de sauvages précautions jusqu’au milieu d’un étang où dorment des cygnes, et il massacre ceux qu’il peut surprendre, pour se donner l’audition de leur chant d’agonie :

Qu’il est doux, se disait-il tout bas, d’encourager les artistes !

Bonhomet, qui a des vues sociales et scientifiques, pondeur de mémoires variés, d’un entre autres ayant pour titre : De l’influence de la cantharide sur le clergé de Chandernagor, propose une façon originale d’utiliser les tremblements de terre ; on parquerait les poètes et les artistes dans un des pays les mieux exposés aux convulsions volcaniques ; et il conclut :