Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille statues de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses profondeurs triangulaires : les deux côtés de l’angle initial s’ouvrent, en face du Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse de Sion[68].
[68] L’Annonciateur (Contes cruels, p. 323).
Qu’on ne demande pas à de telles phrases le relief architectural d’un lieu bien défini ; Villiers nous apporte moins et plus ; il entre-bâille, dans le brouillard d’un rêve, la salle inimaginable où brûle, aux mains de mille statues, « la forêt des torches » ; et, dominant Sion, la forme mystique de leur flamboiement lui apparaît semblable à « une tiare lumineuse ». Or, pouvait-il configurer cette hyperbole de splendeur et ne pas imposer à l’expression quelques violences anormales ? Des trouvailles de ce genre : « prolonge le vertige de ses profondeurs triangulaires » correspondent à une complication décadente de style, telle qu’en poursuivent, aujourd’hui encore, des symbolistes attardés. On dirait que pour ces chercheurs de quintessence les rapports habituels des mots rendent un son usé de vieil orgue. Villiers, après Baudelaire et Poë, semblait trop souvent écrire dans cet état d’hyperacuité lucide que détermine l’opium, au début de l’ivresse[69]. Le simple et le réel lui devenaient alors inexistants et l’on s’explique des paysages, comme celui-ci, où lui-même reconnaît une sorte de simulation imaginaire :
C’était le crépuscule d’une journée d’éclipse. A l’Occident, des rais d’une aurore boréale allongeaient sur tout le ciel les branches de leur sinistre éventail. L’horizon donnait la sensation d’un décor… Du sud au nord-ouest se roulaient de monstrueux nuages pareils à des monceaux de ouate violette, bordés d’or. Les cieux paraissaient artificiels[70].
[69] Tout le monde sait que Poë et d’autres entretenaient avec des liqueurs fortes leur exaltation quotidienne. Villiers fut-il exempt de ces habitudes ? Ceux qui l’ont connu l’affirment, quoiqu’il passât au café la plupart de ses nuits.
[70] L’Ève future, pp. 313, 314.
De même, quand il essaie d’illuminer l’intérieur des âmes, il s’évertue à être profond, profond jusqu’au vertige, mais ne l’est point sans des obscurités inquiétantes :
Lorsque le front seul contient l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé qu’au-dessus de la tête ; alors, son ombre jalouse, renversée toute droite au-dessous de lui, l’attire par les pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que l’abaissement lascif de ses passions n’est strictement que le revers de la hauteur glacée de ces esprits[71].
[71] L’Annonciateur (Contes cruels, p. 333).
Dans un poème légendaire, la surtension descriptive, les nuages du sentiment appartiennent, en un certain sens, à l’irréalité du sujet. Mais au théâtre, il est plus difficile d’accepter des hommes et des femmes vêtus comme nous et déclamant des proses lyriques qu’à leur place jamais des humains vraisemblables n’auraient l’idée de concevoir. Les deux dernières parties d’Axel (le monde occulte et le monde passionnel) résistent, par là, aux conditions normales du verbe scénique ; Axel, maître Janus, Sara, discourent comme des livres ; ou plutôt c’est, en eux, Villiers dont le lyrisme métaphysique dialogue avec lui-même.