Ses amis savent ce qu’ils perdent en le perdant. Sa droiture de cœur leur assurait dans son intimité une plénitude de confiance ; il appelait l’affection par une bonté large et accueillante, mais si discrète qu’ayant beaucoup d’amitiés il semblait appartenir uniquement à chacune d’elles.
Un vigoureux instinct de paternité l’attirait vers la jeunesse, et les jeunes gens venaient à lui. J’en ai vu plus d’un, après une simple rencontre, se donner sans réserve à son ascendant. Ils sentaient en sa personne une force directrice ; et sa bonhomie l’établissait de plain-pied avec eux. Il savait les mettre en valeur, les modelait à son image sans opprimer leurs qualités propres. Le plus fervent de ses disciples fut Léon Silvy, mort, hélas ! en 1907 ; personne ne rendra gloire à Dumesnil autant que Silvy l’a fait dans ses lettres[93]. Dumesnil était aimé des jeunes parce qu’il était jeune encore aux alentours de la soixantaine, ouvert à l’imprévu des enthousiasmes, presque naïf dans certaines admirations.
[93] Elles ont été réunies en volume (Beauchesne, éditeur).
En même temps, sa perspicacité faisait, pour une grande part, le charme de son commerce. Il n’eut rien d’un dilettante instable. Mais, au lieu de se claquemurer dans un dogmatisme de pédagogue ou de métaphysicien abstrus, à l’intérieur de quelques principes, sans fenêtres sur l’espace tangible, son expérience s’appropriait les faits significatifs aussi bien que son intuition pénétrait les âmes. Il laisse en histoire des vues originales ; il discourait pertinemment sur les peintres ; il commentait avec profondeur les poètes, exerça lui-même ses dons poétiques et dramatiques. L’art et la philosophie n’étaient point devant ses yeux deux mondes étrangers l’un à l’autre ; son esprit de synthèse s’attachait à réaliser leurs multiples points d’harmonie, à transmuer l’idée en image, ainsi qu’à illuminer l’image par l’idée.
Les hommes de la génération antérieure à la sienne, un Taine, un Flaubert, convoitaient une sorte d’universalité encyclopédique. Dumesnil, en une sphère plus modeste, manifesta comme un XVIIe siècle succédant à une Renaissance exubérante[94]. Il se souciait peu d’accumuler ; il triait, il ajustait. Je retrouve, dans sa manière de concevoir et d’écrire, le génie strict d’un Malherbe. Descartes était son maître. A l’époque de Boileau, il se serait vu rangé parmi ceux qu’on appelait alors « les honnêtes gens ». Quand paraîtra, plus tard, sa correspondance, elle étonnera par l’ampleur toute moderne des sujets qu’elle touche et enrichit, mais nous y admirerons aussi la tenue, la dignité, l’aisance, la sagesse pondérée d’un Français de l’ancien temps.
[94] Flaubert voulut être un classique ; mais il était enclin aux expressions débordantes, Rabelais l’enivrait : « Ce que j’aime, dit-il dans une de ses lettres, c’est l’exubérance. »
Ces qualités fussent demeurées vaines, si la foi ne les eût fertilisées. Je viens de songer au XVIIe siècle. Le christianisme, tel que Dumesnil l’exprimait, évoque la religion d’un auditeur de Bossuet, une religion solide et pratique, plus raisonnable qu’exaltée, sociale et charitable avec mesure. Il laissait à Huysmans la recherche des singularités particulières aux états mystiques. Ce n’était pas qu’il fût dénué de mysticisme. Je me souviens même d’un surprenant épisode qu’il me confia : il avait une sœur cadette, fort pieuse ; elle mourut à dix-sept ans ; quelques années après, un jour qu’il se débattait intérieurement dans une crise de désespoir, il reçut tout d’un coup la certitude sensible, miraculeuse d’une communication avec l’absente, et se trouva aussitôt délivré. Dumesnil fut cependant un mystique de raison plutôt que de sentiment. Lorsqu’il se convertit, des motifs doctrinaux, métaphysiques, le décidèrent :
« J’étudiai le concept de Dieu, comme il se forme dans la philosophie antique, et je fus surpris de reconnaître par raison que le concept de la Trinité chrétienne comblait d’une richesse infinie tout ce que l’intelligence humaine avait pu pressentir, et qu’il se présentait à elle comme un bloc de diamant où elle ne saurait trouver une fissure…
« Le cruel problème de notre liberté n’avait cessé de me mettre à la gêne depuis que les termes s’en étaient posés devant moi ; le déterminisme scientifique et positiviste appesanti sur ma génération m’en faisait entrer les chaînes dans la chair. Je les rompis. Je reconnus que le mécanisme universel ne menait à rien et équivalait au néant, mais voici qu’en approfondissant ces difficultés et ces pensées, je tombai dans une doctrine de la causalité qui, déchirant le réseau mathématique, me menait tout droit à la grâce…
« De là, je devais venir aux rapports de Dieu avec le monde et l’homme, au lieu de la grâce ; et si je restai fidèle à ma maxime de discerner en tout le meilleur, il est facile d’imaginer où il éclatait à mes yeux. Il fallait m’aveugler volontairement ou voir le Médiateur, seul armé de son infinie puissance sacrificielle.